L’Atelier, itinéraire d’une galerie – 1971-1991
Catalogue d’exposition publié par Kulte Editions retraçant l’histoire de la première galerie d’art contemporain du Maroc : L’Atelier. Il permet de redécouvrir l’importance du travail accompli par la galerie mais aussi de comprendre la dynamique artistique et culturelle d’une époque : celle de l’avènement de l’art contemporain marocain sur la scène internationale dont L’Atelier fut un des protagonistes décisifs.

A comme Atelier

Témoigner de quelque chose, c’est dire ce que cette chose a été en relatant, fidèlement, ce dont on fut témoin. Mais quand le témoin, en fouillant dans les replis de sa mémoire, se surprend en train de raconter sa propre histoire, ses propos se fondent dans ce qui lui appartient et finissent par s’imprégner, intimement, d’exaltation et d’émotion.

Je commence par une date : 1975 ; une date décisive dans mon cheminement de peintre. Je garde toujours en mémoire ce vendredi de la fin du mois de mai, où je franchis, presque par hasard, la porte d’une galerie d’art à Rabat, dont j’ignorais l’existence jusque là.
Je résidais alors à Fès où j’enseignais le dessin dans  un lycée, tout en pratiquant, assidûment, la peinture. L’enseignement secondaire, à cette époque, était dominé par la présence de professeurs français venus au Maroc dans le cadre d’un système pédagogique de coopération franco-marocaine. En tant qu’artiste-enseignant, j’avais un lien cordial avec cette communauté française  dans laquelle je m’étais fait beaucoup d’amis qui suivaient, avec une certaine attention, mon activité de peintre.

J’avais aussi l’opportunité de m’occuper d’un atelier de peinture au « Centre Culturel Français ». Cette situation avantageuse m’avait permis  d’avoir, à ma portée, la vaste documentation artistique dont disposait la bibliothèque du Centre, mais aussi et surtout de profiter, périodiquement, d’une petite bourse que m’octroyaient les Services Culturels Français pour des voyages d’études à Paris pendant les vacances d’été. Une période intensément riche en apprentissage, en contacts et en activités. J’étais, ainsi, détourné pendant longtemps de ce qui se passait dans la capitale où se concentrait une activité culturelle et artistique intense et dont les échos me parvenaient, régulièrement, à travers la presse et la radio nationales.

Si j’allais à Rabat, c’était surtout pour régler des affaires administratives au Ministère de l’Education Nationale. Une journée me suffisait et me laissait suffisamment de temps pour une petite promenade en attendant le train du soir. Je profitais souvent de ces moments pour voir les expositions qu’on présentait à la Galerie Nationale Bab Rouah. J’avais aussi l’habitude de suivre un itinéraire qui me permettait de faire le tour de quelques galeries dont j’avais repéré auparavant l’emplacement. Je déambulais, en contemplant la belle architecture des immeubles anciens de l’Avenue Mohamed V pour me retrouver dans une librairie-galerie : « Les Belles Images ». On y accrochait, la plupart du temps, des œuvres de qualité inégale de quelques artistes étrangers. À quelques pas de là, derrière l’hôtel « Balima », je jetais un coup d’œil à la galerie « La Découverte » : un petit espace d’art dépendant du Ministère de la Jeunesse et des Sports qui montrait, essentiellement, des peintres marocains. Je remontais, par la suite, l’Avenue Allal Ben Abdallah pour arriver à la galerie « Le Manoir  » où j’étais sûr de voir quelques œuvres de peintres orientalistes d’une certaine notoriété locale, avant de me rendre à la gare juste à l’heure de départ de mon train pour Fès .

Ce vendredi-là, la Galerie Bab Rouah était fermée, apparemment en raison de travaux .Disposant, de plus de temps, je n’avais pas suivi mon itinéraire habituel. J’avais longé la muraille du Palais Royal et m’étais trouvé,  sans savoir où j’allais, sur une grande place que je découvrais pour la première fois. J’étais dans ce qui était alors l’un des plus beaux espaces de la capitale : la Place Pietri. Non loin de là, mon attention fut attirée par une enseigne bilingue, remarquablement conçue, formée de grandes lettres et d’un seul mot : « L’ATELIER ». Un atelier de fabrication de quelques produits de luxe m’étais-je demandé ? Mais voilà que j’aperçus, à travers la grande baie vitrée, des tableaux présentés dans un espace bien éclairé et sobrement aménagé. Je compris, alors, que j’étais devant une galerie d’art dont je n’avais aucune connaissance préalable.

Ayant vu qu’il s’agissait bel et bien d’une exposition, je n’avais pas résisté à l’envie de voir de plus près ce qui était exposé. J’avais poussé la porte restée entrouverte pour me trouver face à une dame qui ayant sans doute remarqué mon hésitation m’avait accueilli gentiment par ces mots : « Vous pouvez entrer, c’est ouvert ». Je venais de faire la connaissance de Sylvia Belhassan, la responsable des lieux.

Je fus, tout de suite séduit par l’originalité de cet espace : des murs épais au crépi apparent, d’une blancheur absolue, diffusaient leur reflet qu’atténuait le revêtement en chanvre brun du sol. L’ameublement réduit à l’essentiel – juste un canapé en cuir marron – ajoutait à la sérénité de cette ambiance apaisante une note de relaxation et de confort ; un escalier, facile à monter, menait à une mezzanine et prolongeait harmonieusement l’espace du bas dans le même esprit de netteté et de dépouillement ; sous l’escalier, un coin bureau, étonnamment efficace et discret, trouvait là sa petite place intime. En somme, tout pour donner à ce lieu un caractère fonctionnel, ingénieux et résolument moderne.

Cette première impression passée, je pus me sentir plus à l’aise pour me concentrer sur les œuvres exposées. L’exposition présentée ce jour-là, était celle d’un artiste tunisien que je ne connaissais pas encore : N’ja Mahdaoui.  J’avais apprécié la grande maîtrise technique du peintre et sa manière de détourner la calligraphie arabe de sa fonction initiale pour en faire un objet de rythme, d’équilibre et d’harmonie dans lequel la lettre est libérée, totalement, de son sens préétabli. J’en avais conclu que la galerie, pour choisir de présenter ce genre de peinture, devait, certainement, avoir une ligne de conduite bien précise et une vision claire des grandes préoccupations artistiques du moment.

Mon application à regarder les œuvres n’avait, certainement, pas échappé à Sylvia qui me jetait, de temps en temps, un coup d’œil discret. J’allais quitter la galerie en la remerciant pour la visite quand elle me demanda : « C’est intéressant, n’est-ce pas ? C’est un peintre tunisien, vous le connaissez ? » Ce fut le début d’une petite discussion pendant laquelle il avait fallu que je me présente. Elle savait déjà – peut-être à mon allure – que j’étais peintre. Mais voilà qu’alors que je m’apprêtais à partir, une dame entra. Décontractée et souriante, elle me fixa d’un regard pénétrant en s’adressant à Sylvia sur un ton amusé : « Que racontez-vous d’intéressant ? ». J’avais compris, tout de suite, qu’il s’agissait de Pauline de Mazières, la fondatrice de la galerie dont on venait de parler un instant auparavant. La discussion reprit de plus belle, à trois, pour faire le tour des grandes questions qui animaient la scène artistique à cette époque. Emporté par la conversation, j’avais oublié l’heure et en consultant ma montre, je m’aperçus que je venais de rater mon train.

Je n’avais, à mon retour à Fès, le lendemain, qu’une seule idée en tête, une idée fixe qui allait mettre fin à une existence paisible dans cette ville magnifique et envoûtante, qui m’avait tout donné et à laquelle je m’étais profondément attaché. J’avais pris la décision de tout remettre en question. Ma visite à « L’ATELIER » en avait été le déclencheur et m’avait éclairé, vivement, l’esprit : je m’étais rendu compte qu’il était temps de donner une nouvelle impulsion à mon activité de peintre et qu’il fallait, impérativement, aller autre part.

Autre part c’était, évidemment,Rabat ou Casablanca, les deux plaques tournantes de l’art au niveau national. Dans ma situation de professeur, et comme cela coïncidait avec la fin de l’année scolaire, je n’avais qu’à présenter une demande de mutation pour obtenir satisfaction.

Je fus affecté à Casablanca en octobre 1975, en pleine ébullition sociale et politique en raison des préparatifs de « la Marche Verte ». Casablanca, grande métropole aux facettes multiples. Je m’y installais, péniblement, avec famille et bagages, en ayant bien conscience, qu’à partir de là j’allais pouvoir donner plus de vigueur à ma passion de peintre. Quand Pauline de Mazières me rendit visite dans mon petit appartement-atelier au milieu de novembre, un rayon d’espoir m’illumina : une nouvelle étape de mon parcours de peintre venait de commencer.

A Rabat, la galerie « L’ATELIER » m’accueillit en présentant professionnellement mes œuvres dans des expositions individuelles et collectives. Des occasions riches en rencontres et en échanges qui m’introduisirent, dignement, dans les milieux artistiques du moment qui étaient, souvent, hermétiques à tout nouvel arrivant.

C’est ainsi que j’avais adhéré à l’Association Marocaine des Arts Plastiques (l’AMAP) qui regroupait les artistes les plus représentatifs de la scène artistique nationale. Je devins attentif au discours dominant, essentiellement sur la question fervente de l’identité, mais sans jamais vouloir céder à la tentation de me référer au patrimoine visuel légué par le passé. Je réagissais en développant une démarche qui partait d’un élan instinctif, profondément imprégné d’ascétisme et de spiritualité. Optant pour un lyrisme mesuré, je creusais, rigoureusement et patiemment mon sillon, sans me détourner de l’absolu et dans une indifférence obstinée à tout ce qui pouvait affaiblir mon ardeur ou affecter ma foi. Et en cela, je ne me sentais pas seul ; j’étais stimulé et soutenu par la complicité précieuse de Pauline et de Sylvie : une complicité infaillible, marquée par cette volonté constante qu’elles avaient de contribuer pleinement à l’émergence de toute démarche créatrice, susceptible d’enrichir la pratique picturale au Maroc.

Je l’ai dit : la galerie « L’ATELIER » avait une vision claire de ce qu’elle voulait et elle était consciente de l’importance de son action dans le contexte artistique national ainsi que de sa part de responsabilité dans le devenir de l’art au Maroc, au même titre que les artistes qui le produisent. Son intérêt évident pour l’art actuel trouvait son plein sens dans son ouverture à ce qui se faisait alors, dans le monde arabo-islamique : c’était la peinture irakienne qui suscitait alors le plus d’intérêt au point de laisser des traces indéniables dans l’œuvre de certains de nos artistes, et non des moindres. Je trouvais, pour ma part, dans cette ouverture – et je n’étais  pas le seul – l’occasion de mieux affermir mes interrogations, mes doutes et mes certitudes par rapport aux grandes valeurs identitaires et civilisationnelles de cette culture arabe et islamique à laquelle j’appartiens.

Ainsi donc, si la vocation initiale d’une galerie d’art est de « donner à voir », pour « L’ATELIER », c’était aussi, faute de musée et d’institutions similaires, celle d’éclairer les esprits et d’éveiller les sens en rapprochant les artistes et le public des préoccupations artistiques et des questions fondamentales qu’elles éveillent et qui déterminent la valeur de tout art authentique. C’est en cela que réside le grand mérite de « L’ATELIER » : avoir contribué pleinement, malgré les résistances et la modicité de ses moyens, à faire émerger, au moment où il le fallait, une perception créatrice nouvelle qui allait marquer pendant longtemps une grande partie de la production picturale au Maroc.

Ma collaboration avec la galerie « L’ATELIER » atteignit son apogée, à l’occasion de la grande manifestation artistique que celle-ci avait en partie suscitée par les contacts établis dès 1981 avec le Musée de Peinture de Grenoble et son directeur Pierre Gaudibert, ami et admirateur de longue date de Cherkaoui, Chaïbia ou Belkahia… Organisée en mai et juin 1985, en hommage à la Peinture Marocaine cet événement avait permis à cette peinture de rayonner, honorablement, pendant deux mois, hors des frontières. À cette occasion, des expositions individuelles et collectives furent montées dans plusieurs espaces de la ville y compris celui du Musée de Grenoble. Mes œuvres firent l’objet d’une exposition personnelle au Musée Stendhal situé dans la maison même du grand écrivain.

Ce fut une belle manifestation qu’avait inaugurée le Ministre des Affaires Culturelles du Maroc en compagnie des autorités et des personnalités de la ville. Des moments exceptionnels de fête, dans une ambiance printanière radieuse, pendant lesquels toute la ville vibrait au diapason de la Peinture Marocaine. [Des lectures de poètes et d’écrivains, des concerts de musique andalouse ou des rythmes « Gnaoua », donnaient à cette ambiance remarquable un rayonnement certain.] Et tout cela n’aurait peut-être jamais pu jouir d’une telle présence, d’une telle audience et d’un tel éclat, sans le concours et la collaboration substantielle et efficace d’une galerie marocaine : « L’ATELIER ».

S’il faut écrire, aujourd’hui, une histoire de la peinture au Maroc, l’action de la galerie « L’ATELIER » devrait être retenue comme une expérience pionnière et militante dans le riche parcours de l’art de ce pays. C’est l’expérience remarquable de deux personnes entreprenantes et dignes d’admiration : Pauline de Mazières et Sylvia Belhassan mais aussi celle de tous ces peintres – et j’en fais partie – qui avaient trouvé auprès d’elles l’amitié, l’enthousiasme et l’assistance nécessaires à la maturation de leur art. C’est bien pour tout cela que, ému et reconnaissant, je leur rends cet hommage chaleureux et profondément sincère.

Boulemane, le 6 août 2013

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