Au revers du sens
– à propos de la Fiac 2017

1

Paris, Grand Palais, dimanche 22 octobre, 18h30. La voie résonnante d’un haut-parleur vient, pour la deuxième fois, rappeler au public de se préparer à sortir. Une foule nonchalante se dirige sans empressement vers la porte de sortie, avec un air de satisfaction relatif, selon le sens que chacun a voulu donner à cet événement artistique majeur.

Derniers instants donc à la FIAC. J’y ai passé tout le temps qu’il fallait : du mercredi à l’heure d’ouverture, jusqu’au dimanche à l’heure de clôture. J’ai suivi, minutieusement, un itinéraire préalablement tracé sur la base d’un plan mis à la disposition des visiteurs. Cela s’est avéré efficace, puisque j’ai pu organiser ma visite de sorte à ne rien rater de tout ce qui est donné à voir. Je ne m’arrêtais que pour reprendre mon souffle, visionner mes prises de vue et prendre des notes pour ne pas m’embrouiller dans l’évaluation de ma visite par la suite.

Sans faire de la photo professionnelle, je me suis équipé d’un appareil performant adapté aux conditions particulières de la situation. J’ai pu ainsi obtenir des images plutôt correctes, compte tenu du coude à coude et de la qualité d’un éclairage excessivement éclatant. Je n’ai rien omis de ce qui pourrait m’amener à m’interroger sur ce qui anime l’action des artistes contemporains, pour essayer en conséquence de m’en convenir. Aussi, cherchais-je constamment à repérer dans telle ou telle démarche, ce qui est susceptible de m’émouvoir, ou du moins, me rapprocher quelque peu des motivations qui ont guidé le choix des artistes et orienté leur démarche singulière.

Pour organiser ma visite, il fallait consulter l’information affichée en hauteur, à l’angle de chaque espace d’exposition. Cela me permettait de situer les galeries exposantes dans leur emplacement, selon un plan présumé. Sinon, comment me retrouver dans cet imbroglio de stands où se côtoient des œuvres d’une variété étourdissante ?

2

Excité et attentif à tout ce qui m’entourait, me voilà attiré dans une ambiance effervescente. Une ambiance marquée par l’agencement rigoureux des espaces destinés à la présentation des œuvres, dans un cadre d’une monumentalité impressionnante, que structure majestueusement l’ossature savante du Grand Palais.

Me voilà entraîné par une foule cosmopolite éprise d’art et apparemment sensible aux extravagances excessives de l’art dit contemporain. Cet art qui paraît, parfois attrayant, parfois rebutant, mais souvent abusif et déroutant, a fini par susciter un intérêt équivoque auprès du grand public que plus rien n’étonne. Un public crédule, ébahi, médusé devant tant d’excès et curieusement prêt à accepter toutes les originalités des artistes qui rivalisent dans l’innovation la plus saugrenue. Peut-être cherche-t-il à trouver, pour se rassurer, un prétexte aux singularités insensées de la grande partie des œuvres exposées, en les assimilant à l’inconséquence stupéfiante et à la démesure effrayante de notre époque qui en a favorisé l’émergence ?

Une chose est sûre : tout ce qui se rattache aux valeurs d’hier est désormais considéré comme caduque, et peut-être même hors de propos, au point que tout ce qui déterminait la bonne mesure et résistait tant bien que mal aux soubresauts virulents des avant-gardes successives, est devenu, pour des décideurs dits « pensants », l’argument dont il faut se débarrasser pour ne pas apparaître rétrograde. Seules les valeurs sûres de l’art moderne échappent à leur dépréciation ; essentiellement quand les artistes concernés ne sont plus parmi nous. Et dans un tel cas, leurs œuvres, dont la cote est à l’abri de toute dévaluation éventuelle, ont une place privilégiée dans ce panorama de l’art contemporain, au prétexte qu’ils en sont les prémisses.

Et au-delà de ce laxisme évident, on s’aperçoit que derrière la façade emblématique de la création artistique, des intérêts financiers inestimables rythment la cadence d’un système d’affaires et de profits expertement rodé.

Assurés de la complicité infaillible des institutions, des médias et de leurs acolytes spécialisés dans l’analyse et la critique, les ténors de cette arnaque colossale qui dissimule subtilement son dessein, fabriquent des talents à vendre et à revendre au prix fort. C’est cela le marché de l’art. C’est cela la réalité d’un système dont la Foire Internationale de l’Art Contemporain (FIAC), n’est que l’un des rendez-vous incontournables, qui permettent de fixer les modalités d’une action savamment pensée, destinée à donner le ton à une stratégie inédite qui s’ouvre sur l’impondérable. Une action qui veille scrupuleusement à la promotion de cet art ambigu qui, quand il ne fait pas table rase de toute ascendance supposée, se réclame d’une logique postmoderniste, telle que l’avait annoncée si pertinemment le dadaïsme dès la deuxième décennie du siècle passé.

Cette question impérieuse fut posée et développée initialement à propos des « ready-made », mettant en confrontation des prises de position antinomiques dans une polémique acerbe au sens ambigu. Une controverse qui, depuis la fameuse installation « Fontaine » de 1917 (un siècle déjà) du chantre du postmodernisme avant la lettre, l’incontournable Marcel Duchamp, ne cesse d’amplifier l’équivoque en affermissant un concept d’un scepticisme persistant et sans issue.

3

Je laisse de côté ces supputations plus ou moins admises, pour dire que ce qui anime ma pensée, en tant que peintre épris d’absolu et profondément engagé dans un processus de création spécifiquement établi, c’est de pouvoir séparer le vrai du faux dans cet amalgame d’idées, d’actions et de procédés, qui tend abusivement à supprimer toute certitude se référant aux valeurs du passé. C’est cette question qui n’a cessé de me tarauder tout au long de ce périple artistique, me mettant à l’affût de l’œuvre authentique et déterminante, – laquelle tardait à venir. Et ceci, en dépit du foisonnement impressionnant d’une production venue de partout, et qu’une armada de spécialistes aguerris, s’évertue à promouvoir sans répit,  dans un système de communication de plus en plus efficient.

J’avais pris en photo tout ce qui, à mes yeux, méritait d’être pris. C’est à dire toutes les œuvres qui peuvent correspondre à mes préoccupations d’artiste, mais aussi celles qui m’amèneraient à m’interroger sur la justesse de l’art actuel. Une documentation précieuse et hétéroclite constituée essentiellement de reproductions d’œuvres que j’ai eu l’occasion d’analyser de visu, pour pouvoir me les remémorer commodément dans la sérénité de mes moments de méditation. Il s’agit d’œuvres d’artistes considérés comme étant les meilleurs représentants de la création actuelle, et dont la démarche, aussi insolite soit-elle, est une interrogation susceptible d’éveiller la pensée.

Au fur et à mesure que je m’interrogeais sur l’intérêt que devrait susciter cet embrouillement de productions étourdissantes, surévaluées et retenues abusivement comme étant productrices de sens, je ne puis m’empêcher de me référer à l’histoire de l’art en invoquant l’expérience des maîtres et ce qu’elle a de fondamentalement valorisant, compte tenu des turbulences de la modernité qui ont déterminé tout le devenir de l’art. Peut-être trouverais-je, dans les enseignements du passé proche et lointain, ce qui pourrait expliquer l’effronterie  impertinente de cet art excessif qui se réclame volontairement et systématiquement de la contemporanéité ?

Aussi présomptueux que cela puisse paraître, je ne puis m’empêcher de penser que, pour tenter de démystifier ce qui résiste au discernement dans l’art actuel, c’est d’essayer d’élargir le champ de prospection, en y introduisant le principe fondamental de l’existence ; non pas celui préconisé par la philosophie existentialiste, dans le sens où « l’existence précède l’essence », mais, essentiellement celui d’un rapport essence-existence dont l’œuvre en serait l’état d’un dévoilement supposé. Une réflexion tangible dirai-je, dont l’action créatrice trouverait son fondement dans le discernement du mystère de l’Être.

4

Sans tenter d’argumenter mon propos à connotation polémique évidente, je pourrais cependant affirmer, sans ambages, que tout ce qui donne sens au principe d’existence, se situe, fondamentalement, dans la raison d’exister, et ceci au préalable de tout ce qui est ultérieurement conçu. Je présume donc, toute prudence requise, que ce qui est supposé être, ne peut être perçu comme étant, que dans une logique qui l’assimile impérieusement à sa raison d’être.

Si je retiens cette supposition , pour la transposer dans un cadre artistique bien défini, je pourrai dire, sans m’abuser, que l’œuvre d’art, comme tout produit d’une action déterminée, trouve son plein sens dans la raison qui a suscité sa réalisation.

En abordant la question autrement, il me revient à l’esprit cette sagesse communément admise dans la culture arabo-islamique, et dont la dimension spirituelle est indéniable : « les actions s’évaluent selon les intentions »* ; ou encore, « l’intention est plus pertinente que l’action ».*

Ne pourrait-on pas dire cela d’un certain aspect de l’art contemporain ? Par exemple, pour mieux s’en approcher, ne faudrait-il pas essayer de cerner, au préalable, les intentions qui stipulent telle ou telle démarche ? Cela devrait pouvoir se faire sans difficulté, puisque c’est dans l’ordre des choses. Mais peut-on concevoir qu’il puisse y avoir une action sans raison, ou pour ainsi dire, est-il pensable d’agir, juste dans l’intention d’agir, pour que ce qui s’en suit soit retenu et valorisé, en tant que réalisation artistiquement admise, susceptible d’inspirer une pensée et peut-être même engendrer un discours ?

C’est ce qui met le spectateur dans l’embarras. C’est comme s’il lui  était demandé non de s’interroger sur l’œuvre présentée, mais de faire l’effort de se représenter ce qui aurait motivé sa réalisation. Et peu importe que celle-ci effleure l’absurdité, dans la mesure où l’on convient que les a priori valent plus que ce qui en découle. Autrement dit, et aussi paradoxalement que cela puisse paraître, comment révéler la finalité de ce qui a été produit, si l’œuvre n’est pas la forme absolue d’un concept qui assimile l’intention, l’action et ce qui est produit avec justesse, dans un esprit de clairvoyance idéalement ressentie ? C’est là, il me semble, une interrogation inévitable dont il faut tenir compte, à chaque fois que nous sommes confrontés au dilemme de l’art contemporain, – art qui pose le problème du sens à donner à l’action créatrice et à ce qu’elle est sensée produire, quand au contraire ce qui est proposé à la contemplation semble dénué de tout sens au point de défier l’entendement.

*إنما الأعمال بالنيات.
*النية أبلغ من العمل.

5

Cependant, et en tout état de cause, l’art contemporain ne peut pas venir du néant. Si l’on est, quelque peu attentif à l’originalité des œuvres qui jalonnent l’histoire des hommes, nous devons admettre l’évidence qui valorise toute  réalisation  dont la portée s’assimile au temps auquel elle appartient. De même, dénier à l’art contemporain cette légitimité d’appartenance, c’est nier la corrélation qui le lie aux turbulences et aux trépidations des temps actuels. C’est aussi aller dans le sens inverse de la logique qui fait que notre perception de la vie, celle du monde et de nous-mêmes, est ce qui détermine, fatalement, notre condition humaine.

Ne sommes-nous pas, pour ainsi dire, inévitablement sous l’effet du retentissement infini du monde qui nous entoure ? Ce monde qui nous appartient et auquel nous appartenons, n’est-il pas, d’une certaine manière, le reflet de ce que nous sommes sensés être ? Et cette unicité absolue n’est-elle pas, inéluctablement, inscrite dans un principe vital ? Ce principe d’où notre vie puise sa pleine raison, pour que notre existence puisse être l’objet d’une sublimation que l’art reflète à travers ce qu’il ne cesse de nous livrer depuis toujours, pour que nous puissions interroger, pudiquement, l’éternité.

Voilà, j’ai fini par dire le mot : la sublimation. C’est à travers cette exaltation des sens et de l’esprit que l’art fonde toute sa légitimité et sa magnificence. Et c’est dans l’état d’élévation de la pensée que l’âme s’imprègne d’idéalité et de sens du merveilleux. Tout cela, évidemment ne peut pas être l’apanage de l’art contemporain.

On a beau dire, sa légitimité prétendue ne peut se concevoir qu’en dehors des valeurs consacrées, puisqu’il est aux antipodes de la vérité immuable de la création. Cette vérité qui, pour l’artiste, correspond à un état latent de nécessité profondément ressentie, dont l’œuvre est la manifestation, marque d’une expression dont le besoin est tangiblement éprouvée.

Ainsi, et au regard de tout ce que j’ai pu retenir en étudiant les différents aspects de cet art atypique et troublant, que la FIAC s’est évertuée à magnifier avec éclat, et de tout l’intérêt que j’ai porté aux différentes expériences « impertinentes » destinées à heurter les convenances, j’en arrive à déduire sans ambiguïté, que le vrai dilemme qui se pose, n’est ni dans les œuvres présentées, ni dans les concepts qui les génèrent, mais, essentiellement, dans la spécificité du terme « art », manipulé commodément et sans réserve. Ce terme équivoque, plein de sens quand il est utilisé avec justesse et dans une logique appropriée, se vide de tout sens quand il est transposé dans un champ d’investigation antinomique aux idéaux pour lesquels il est destiné. Et là, je m’interroge : s’agit-il toujours de l’art, quand celui-ci présente des signes évidents de sa négation, et quand les enjeux dont il se réclame se situent en dehors du champ artistique ?

6

Certes, la production contemporaine appartient, incontestablement à l’époque actuelle. Cela va de soi. Mais de là à l’identifier comme étant un art à part entière, c’est là un paradoxe plein d’embarras, pour ne pas dire une imposture qui s’impose avec cette évidence déconcertante, qui pourrait signifier, pour les esprits illuminés, le signe d’un déclin qui annoncerait  l’avènement imminent de ce qui pourrait être l’art post-contemporain.
Et comme cela a toujours été le cas, tout au long du cheminement de l’histoire de l’art, cette aventure merveilleuse qui fixe, avec enchantement, la mémoire sensible des hommes, c’est à travers la logique d’une remise en question intermittente que l’art retrouve sa vitalité et la résurgence de sa puissance.

Que dire de plus ? C’est dans le silence de mon atelier casablancais, que ces questionnements vont me revenir après avoir perdu toute leur acuité. Ils me permettront cependant, de m’enraciner davantage dans ce qui a toujours éclairé mon esprit et nourri ma pensée, dans cet univers envoûtant de solitude et de recueillement. C’est ainsi que je pourrai dire, avec sérénité et abnégation, que la question de l’art est, au-delà de toute considération, une affaire strictement personnelle qui met, impérieusement, l’artiste face à lui-même.

PARIS, Octobre 2017
Abdelkébir RABI’

quis venenatis Curabitur id venenatis, mi, vel, dolor Aliquam