Remémoration d’un périple

Remémoration d’un périple

Si vous prenez la direction du Sud, en partant de Fès, vous serez séduit, tout au long de votre voyage, par la diversité des sites traversés.
Au fur et à mesure que vous vous éloignerez des étendues fertiles de la grande plaine du Saïss, vous constaterez que vous vous rapprochez d’une importante chaîne de montagnes. Des montagnes dont la forme étirée se profile à perte de vue, en se nuançant subtilement des tons violacés du lointain.
Vous longerez des plants d’oliviers éparpillés sur les flancs des monticules, et à votre droite, vous apercevrez le scintillement des constructions d’une agglomération qui domine superbement de vastes plantations à la végétation luxuriante.
     Il s’agit de la localité de « Bhalil ». Une localité mythique qui se plaît à se rappeler les réminiscences d’une supposée présence romaine en des temps révolus.
Attachée à une mémoire qui se dilue dans un passé indéterminé, la communauté arabophone qui s’y est enracinée, s’y est construit une identité singulière. Mi-rurale mi-citadine, et en parfaite communion avec le voisinage amazigh confiné dans la région montagnarde des environs, elle a su admirablement préserver une originalité qu’elle assume dignement.
Et voici la ville de Sefrou. Longtemps cantonnée dans le creux d’une vallée verdoyante,où les cerisiers sont toujours à l’honneur, cette cité radieuse a fini, urbanisation oblige, par déborder sur les hauteurs des alentours.
Son charme persistant, en dépit d’une expansion urbanistique chaotique, vous donnera l’envie de suspendre votre voyage, pour mieux apprécier la fraîcheur de son val envoûtant. Un espace à la végétation exubérante, avec ses platanes superbes, ses dédales ombragés et son cours d’eau indolent, dont le scintillement et le murmure apaisant vous procureront une douce sensation de relaxation et de bien-être.
Et comme on aime ici à le rappeler aux visiteurs séduits par le charme de ce site magnifique, cest ce cours deau nourricier qui traverse paisiblement la médina, qui s’était transformé en quelques instants en torrent dévastateur, lors dune crue mémorable qui avait tout emporté sur son passage.

Une fois délassé, vous pourrez reprendre votre voyage, sans vous soucier du tracé sinueux d’une route ascendante qui vous introduira, progressivement, dans un environnement en reliefs, tonifié par la brise embaumée des senteurs des grands airs . C’est le territoire des  » Aït Youssi« . Une tribu vaillante et fière qui a toujours compté dans l’histoire du pays.
Comment traverser ces contrées sans une pensée pour le saint des lieux  » Sidi Lhassan Lyoussi  » ? Érudit et homme de foi du XVIIe siècle, adulé dans toute la région, cet illustre savant fut le contemporain du Sultan Moulay Ismaël. Son mausolée, visible loin à la ronde, surplomb dignement les étendues des environs. Faisant l’objet d’une vénération perpétuée fidèlement par une filiation présumée, son souvenir est toujours sujet à une dévotion inaltérable.
    Roulez lentement ! La route est souvent déserte. Ne vous attendez pas à croiser grand monde sur votre chemin. Juste quelques véhicules roulant à petite vitesse, vu l’état de la chaussée que n’arrange pas l’irrégularité d’un tracé tortueux. Vous vous imprégnerez de l’atmosphère saine et paisible de ces contrées de solitude et de silence, qu’un doux vent d’Est caresse en faisant bruisser les buissons.
     Vous serez tenté, par moments, de vous arrêter pour vous détendre.  Ici, les chênes caducs au feuillage dense, laissent pousser leurs branches au ras du sol. Ils forment ainsi de petits bosquets d’un vert sombre, en s’éparpillant inégalement au gré  de l’irrégularité d’un sol tout en rocaille. L’ombre épaisse des chênaies qui s’étalent à perte de vue dans ces espaces reclus et paisibles, aura indéniablement  sur vous un effet attrayant.
La nature en ces lieux est encore à l’abri de l’action des hommes. Elle a pris des aspects qui résistent obstinément aux effets inexorables des intempéries. Rien ne peut altérer les apparences de ces paysages frustes, puissants et sans nuances. Les seuls signes qui indiquent que la vie ne peut pas y être totalement exclue, en dépit de l’infertilité de ces régions arides, c’est le gazouillis d’oiseaux frétillants qui sautillent de branche en branche, le bruissement d’insectes divers qui cesse dès qu’on s’approche,et au sol, entre les racines apparentes des arbres et les amas de pierres, le faufilement furtif de lézards alertes.
Il vous semblera, probablement, que ces lieux désolés et d’apparence déserts, soient totalement dénués  de tout signe de vie. Détrompez-vous ! Si vous avez la patience d’attendre, vous apercevrez, là-bas au loin, un cheptel de moutons et de chèvres qui se fond, naturellement, dans la couleur grise et ocre du sol. Un sol non arable, mais qui laisse pousser, ça et là, des touffes d’une herbe sauvage qui nourrit frugalement les troupeaux, sous le regard alerte d’un berger endurant.
      Vous verrez, peut-être, accroupis aubord de la route, des voyageurs solitaires ou en petits groupes, qui attendent le passage d’un moyen de transport qui tarde à venir. Observez-les bien ! N’ont-ils pas la même allure, les mêmes traits et la même expression que cette nature qui les entoure ? Ils appartiennent aux tribus “amazighs” de la région. Des tribus qui s’attachent encore à un mode de vie imprégné de valeurs séculaires,pour préserver une identité profondément enracinée dans le temps. Attachés à leur terre et à leur culture, ils en perpétuent la langue, les coutumes et toutes la grandeur des gens dignes et fiers de cet Atlas insondable.
En scrutant de votre regard ébloui les étendues montueuses qui se prolongent au loin, vous arriverez à déceler quelques habitations bâties en torchis. Leur allure, sans éclat, se dessine sobrement dans un tracé d’ombre à peine percevable. Ce panorama d’apparence désolée où tout semble se confondre, vous plongera dans une atmosphère de paix et de silence absolu qui vous paraîtra en attente et comme hors du temps. Un lieu ascétique de recueillement qui anesthésie la pensée, l’idéal pour l’oubli de soi et la méditation.

Continuez votre voyage ! Quand vous aurez dépassé la partie rocailleuse de votre parcours, vous rentrerez dans un espace au ciel immense. Une plaine parcellée de champs, apparemment destinés à la culture de céréales, s’étalera jusqu’au pied d’une superbe chaîne de montagnes qui s’étend sur toute l’étendue de l’horizon.
À un certain endroit, vous noterez le chatoiement d’une agglomération qui se détache surfond teinté d’un violet précieux. Un violet couleur saphir qui se dégrade en mille nuances. Des nuances qui virent au rose et qui n’apparaissent que dans de lointains brumeux, sous l’effet des éclaircies évanescentes du ciel.
À une bifurcation, un panneau de signalisation vous indiquera une direction à suivre. Non, ne la suivez-pas ! Ellen’est pas dans le sens de votre destination. C’est la direction de «Almis Guigou», connu pour son grand souk hebdomadaire. On y afflue de toute la région pour s’approvisionner pour la semaine et, éventuellement, pour régler différentes affaires.
Ne vous arrêtez que pour vous délasser tout près d’une source qui jaillit du flanc de la montagne. Elle mérite bien son nom en amazigh :  « Tighboula » ( ce qui veut dire, littéralement, les sources ). L’eau y est abondante, limpide et fraîche. Un bienfait indéniable de la nature, à un endroit propice, pour que les gens de passages puissent se rafraîchir et reprendre leur souffleavant de continuer leur chemin. C’est aussi un abreuvoir intarissable pour les troupeaux qui s’agglutinent tout autour pour se désaltérer.
Profitez de cette aubaine. Laissez refroidir la mécanique de votre voiture, car elle aura à affronter la difficulté d’un trajet péniblement ascendant, pour vous emmener vers les hauteurs.
Vous devez suivre une route étroite qui gravit sinueusement une montée abrupte. Surtout ne regardez pas du côté des ravins qui creusent profondément les versants raides de la montagne. Le moindre coup d’œil vers le bas vous donnerait le vertige et pourrait vous faire perdre le contrôle de votre véhicule, dans des virages serrés et particulièrement dangereux.

Encore quelques kilomètres en lacets, des tournants, des montées et descentes, un bout de forêt, du plat pendant un moment, puis subitement, un col entre deux montagnes à pic. Une barrière pourrait bien y trouver sa place pour le contrôle dupassage. C’est l’entrée obligée pour se rendre au  lieu de mon enfance.
Boulemane : un espace montagneux circonscrit aux fins fonds du Moyen Atlas. Une scène cernée par quatre hautes montagnes. L’une face à l’autre, s’élevant puissamment pour obturer l’horizonet touteouverture sur le lointain. Juste un ciel, mais quel ciel !On ne trouve nul part ailleurs pareil ! C’est ici où je suis né, le dimanche 24 octobre 1944, au lever du jour. La seconde guerre mondiale tirait à sa fin, mais les effets de ce drame universel continuaient à marquer profondément la vie des gens. Une période pénible où tout se mesurait au rythme d’une crise inexorable. Tout était ravitaillé. Et pour marquer ces durs moments et en perpétuer le souvenir, on les a désigné en termes allusifs : « les années du bon ». Une période singulière que l’illustre chansonnier marocain « Lhoucine Slaoui »,avait immortalisé dans des chansons satiriques d’une vervesans égal. Des chansons éternellesque nous écoutons et que nous écouterons toujours avec émotion et nostalgie.
     C’est en cestemps tendus, que je vins au monde. Ces temps où la famine sévissait, pendant qu’une épidémie ravageuse décimait tous ceux qui manquaient d’endurance. Je ne sais par quel miracle j’ai survécu. Je fus l’un des rares rescapés parmi tant de mon entourage qui avaient péri. Je crois bien que je porte indéfiniment la trace  de cette première enfance, où j’avais failli succomber à une fièvre terrible. Une fièvre qui m’avait terrassé pendant des jours, au point qu’à certains moments,  on croyait que c’était ma fin.
À chaque fois que le vague à l’âme me saisit, et à chaque fois que ma pensée remonte le fil du temps pour se diluer dans ce passé indéterminé, mon âme s’anéantit dans un inconscient sans repères, et mon esprit se perd dans l’inconsistance de souvenirs infinis, que seule une impulsion créatrice est susceptible d’éclairer.
Ces derniers temps, je reviens souvent sur les traces de mon passé. C’est un appel insistant qui me vient du fond de mon âme, comme une litanie mélancolique qui chante la nostalgie d’un vécu, en dévoilant subtilement ce que dissimule l’inconscient indécis.  Je reviens retrouver les traces  marquantes de mon enfance, que les épreuves et les bienfaits de tant d’années passées idéalisentimmensément. Cela pourrait, dans une certaine mesure, m’aider à donner une raison à ce qui anime ma quête perpétuelle d’absolu. Je reviens pour me ressourcer en faisant de mes repères inaltérables, un tremplin qui me projetterait vers un imaginaire fabuleux, pour que les  réminiscences deviennent présence, en défiant l’absence de ce qui a marqué toute mon existence.
Une sensation profonde d’un bonheur intense qui fait palpiter mon cœur d’émotion, et que je ressens face à mon œuvre artistique, à chaque fois que j’ai le sentiment qu’il s’agit de l’émanation d’un état de mon vécu. Ce vécu qui s’assimile au lieu où je suis né, où j’ai grandi, où ma passion précoce pour le dessin a trouvé son essor.

C’est une passion qui s’est épanoui quelque part dans mon Atlas natal, entre arbres et rochers, dans l’indifférence d’un milieu conformiste et à l’insu d’un esprit familial rigoureux et conservateur. Un esprit épris de principes religieuxet de valeurs vénérablesqui dédaignaient virilement tout ce qui risquait de me distraire et me détourner du bon chemin.
Et voilà que mon bon chemin, dans une vérité suprême et absolue, n’est rien d’autre que ce qu’il est advenu ; celui ouvert sur l’impondérable, celui d’une destinée faite de foi, d’espérance, d’art et d’exaltation.

Abdelkebir RABI’

La Perla Negra  Un dessin, un hommage

La Perla Negra
Un dessin, un hommage

La Perla Negra
Un dessin, un hommage

Je dois dire d’emblée qu’au commencement, ma participation à une exposition consacrée au thème du football ne me semblait guère évidente. En effet, compte tenu de mon enracinement immuable dans un processus de création établi, j’ai toujours estimé, que toute initiative circonstancielle à thématique spécifique, ne pourrait nullement s’accorder avec ce qui détermine fondamentalement ma démarche artistique. D’autant plus qu’il est question ici d’un thème spectaculaire, dont l’audience frise la démesure, et dont le déferlement excessif d’images et d’informations dont nous engorgent quotidiennement les mass média, est à la limite de la saturation. Cependant, et en dépit de cette réserve présumée, j’ai fini par céder à la tentation de me joindre au projet de l’exposition précitée, en me justifiant par le fait qu’il s’agit d’une exhortation amicale à laquelle je ne pouvais me dérober. Une obligation pourrais-je dire qui m’incombait vivement, et que j’ai abordée, en toute connaissance de cause, comme un défi que je devais relever dignement. Réflexion toute faite, j’ai cru pouvoir m’en sortir en envisageant de ne pas aller dans le sens de l’anecdotique, du superflu ou du sensationnel, pour ne pas avoir à subir les effets d’une actualité footballistique effervescente. J’ai appris, dans mon anxiété d’artiste épris d’absolu, que le meilleur moyen de démêler l’écheveau du présent, est de déplier la mémoire pour placer les points de repères et se retrouver. Aussi, j’ai cru pouvoir m’en sortir en me fiant pleinement à l’immuabilité des souvenirs. C’est donc en ouvrant grandement mes questionnements aux réminiscences, que j’ai pu accéder à une pensée vivifiée, susceptible de donner une présence et un sens à ce qui pourrait être signifié pour être conçu distinctement. Je le dis tout de suite : l’image qui m’est revenue de loin pour se fixer instantanément dans mon esprit, en évoquant le thème emblématique du foot-ball, fut celle du joueur légendaire : Larbi Ben Mbarek. Telle une apparition fortuite, cette image opportune me permit de dédaigner définitivement tout scrupule éventuel, quant à mon intérêt subit pour une action artistique consacrée à un thème déterminé. Larbi Ben Mbarek, un nom qui attisait l’imagination de tous ceux de ma génération qui, dans les années quarante-cinquante, étaient attentifs aux exploits de ce prodigieux footballeur. Quelle époque mémorable, en cette fin du protectorat, quand une nation entière, avide de dignité et imprégnée d’espérance, vit briller superbement dans l’univers fabuleux du foot-ball international, l’étoile de ce fils du peuple au talent hors du commun !
L’un des temps fort de mon enfance, c’était quand nous relations entre gamins, les exploits et les prouesses de ce prodige du ballon rond. En vérité, nous ne savions de lui que peu de choses, mais que nous amplifions allègrement à notre guise. Cela nous suffisait pour que nous inventions des anecdotes où il était toujours le plus fort. C’est ainsi que nous arrivions, chacun à sa manière, à y mettre une part de merveilleux, pour que le récit nous emporte vers un imaginaire envoûtant. Ma manière à moi consistait, cela va de soi, à dessiner notre champion dans des attitudes où il accomplissait ses performances. Je m’inspirais, pour que mes dessins soient plausibles, des images de footballeurs qui me tombaient sous la main, en feuilletant les pages de vieilles revues, toujours disponibles chez l’épicier de mon village.  Un épicier pas comme les autres. Je m’en souviens encore : il s’appelait Meyer ; il était affable, se rendait souvent en ville, écoutait la radio et parlait admirablement de football. Il collectionnait inlassablement et au bonheur de nous autres jeunes adolescents passionnés, les photos des joueurs de l’époque qui défrayaient la chronique. La seule photo qu’il avait mise sous-verre et qui était exposée au milieu de sa marchandise, montrait une scène de match où apparaissait, au milieu d’une action tumultueuse, la silhouette élancée du grand Larbi Ben Mbarek. C’est bel et bien la même image que j’ai retrouvée incidemment, quand je cherchais sur internet, ce qui pourrait, éventuellement, m’aider à trouver une solution pour ma participation à l’exposition présumée.  Voilà donc une pertinence qui m’a fait revivre intensément de doux moments de mon enfance. Quelle belle occasion de pouvoir déceler dans l’opacité de tant d’années passées un tel souvenir, pour réaliser une œuvre artistique aux connotations sensiblement subjectives !  Aussi ai-je opté pour une démarche rigoureuse, pour me débarrasser de tout élément superflu qui affaiblirait la consistance d’un état expressif vivement ressenti. Il a fallu pour cela opter pour le respect des proportions à grande échelle, inhérentes à mon sujet, en m’éloignant toutefois d’une représentation mimétique servile, exception faite des traits de mon personnage que je voulais ressemblants dans leur expression intégrale. De plus, dans un souci de justesse absolue, j’ai limité mes moyens à l’essentiel : un dessin au fusain sur une grande feuille d’un papier comme jauni par le temps. Quand à mon personnage, son allure athlétique, son expression contractée et son élan impulsif, sont agrémentés subtilement d’éléments évocateurs : une inscription signifiante, un insigne suggestif en couleur et, hors champ et pour mieux suggérer l’instant fatal, le signe allusif d’un ballon. C’est cela mon dessin, dans sa sobriété et dans sa portée allégorique. Je le dédie en toute humilité à la mémoire de Lhaj Larbi Ben Mbarek, mort dans l’indifférence et la solitude, le 16 septembre 1992 dans son modeste appartement du quartier Benjdia à Casablanca.  Et aujourd’hui si j’arrive, au-delà de ce simple fait artistique, et à travers la fragilité sensible de mon dessin, à éveiller chez le spectateur éventuel une pensée affectueuse en souvenir de notre grand footballeur, ne serait-ce que le temps d’une exposition, j’aurais réussi mon pari. Et pour qu’on se souvienne, j’aurais aussi et surtout rendu, à ma manière, un hommage posthume à celui qu’on a tant adulé ; celui qu’on surnommait et qu’on surnommera toujours : «LA PERLA NEGRA». Abdelkébir RABI’ Casablanca le 28 mai 2018
Au revers du sens – à propos de la Fiac 2017

Au revers du sens
– à propos de la Fiac 2017

Au revers du sens
– à propos de la Fiac 2017

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Paris, Grand Palais, dimanche 22 octobre, 18h30. La voie résonnante d’un haut-parleur vient, pour la deuxième fois, rappeler au public de se préparer à sortir. Une foule nonchalante se dirige sans empressement vers la porte de sortie, avec un air de satisfaction relatif, selon le sens que chacun a voulu donner à cet événement artistique majeur.

Derniers instants donc à la FIAC. J’y ai passé tout le temps qu’il fallait : du mercredi à l’heure d’ouverture, jusqu’au dimanche à l’heure de clôture. J’ai suivi, minutieusement, un itinéraire préalablement tracé sur la base d’un plan mis à la disposition des visiteurs. Cela s’est avéré efficace, puisque j’ai pu organiser ma visite de sorte à ne rien rater de tout ce qui est donné à voir. Je ne m’arrêtais que pour reprendre mon souffle, visionner mes prises de vue et prendre des notes pour ne pas m’embrouiller dans l’évaluation de ma visite par la suite.

Sans faire de la photo professionnelle, je me suis équipé d’un appareil performant adapté aux conditions particulières de la situation. J’ai pu ainsi obtenir des images plutôt correctes, compte tenu du coude à coude et de la qualité d’un éclairage excessivement éclatant. Je n’ai rien omis de ce qui pourrait m’amener à m’interroger sur ce qui anime l’action des artistes contemporains, pour essayer en conséquence de m’en convenir. Aussi, cherchais-je constamment à repérer dans telle ou telle démarche, ce qui est susceptible de m’émouvoir, ou du moins, me rapprocher quelque peu des motivations qui ont guidé le choix des artistes et orienté leur démarche singulière.

Pour organiser ma visite, il fallait consulter l’information affichée en hauteur, à l’angle de chaque espace d’exposition. Cela me permettait de situer les galeries exposantes dans leur emplacement, selon un plan présumé. Sinon, comment me retrouver dans cet imbroglio de stands où se côtoient des œuvres d’une variété étourdissante ?

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Excité et attentif à tout ce qui m’entourait, me voilà attiré dans une ambiance effervescente. Une ambiance marquée par l’agencement rigoureux des espaces destinés à la présentation des œuvres, dans un cadre d’une monumentalité impressionnante, que structure majestueusement l’ossature savante du Grand Palais.

Me voilà entraîné par une foule cosmopolite éprise d’art et apparemment sensible aux extravagances excessives de l’art dit contemporain. Cet art qui paraît, parfois attrayant, parfois rebutant, mais souvent abusif et déroutant, a fini par susciter un intérêt équivoque auprès du grand public que plus rien n’étonne. Un public crédule, ébahi, médusé devant tant d’excès et curieusement prêt à accepter toutes les originalités des artistes qui rivalisent dans l’innovation la plus saugrenue. Peut-être cherche-t-il à trouver, pour se rassurer, un prétexte aux singularités insensées de la grande partie des œuvres exposées, en les assimilant à l’inconséquence stupéfiante et à la démesure effrayante de notre époque qui en a favorisé l’émergence ?

Une chose est sûre : tout ce qui se rattache aux valeurs d’hier est désormais considéré comme caduque, et peut-être même hors de propos, au point que tout ce qui déterminait la bonne mesure et résistait tant bien que mal aux soubresauts virulents des avant-gardes successives, est devenu, pour des décideurs dits « pensants », l’argument dont il faut se débarrasser pour ne pas apparaître rétrograde. Seules les valeurs sûres de l’art moderne échappent à leur dépréciation ; essentiellement quand les artistes concernés ne sont plus parmi nous. Et dans un tel cas, leurs œuvres, dont la cote est à l’abri de toute dévaluation éventuelle, ont une place privilégiée dans ce panorama de l’art contemporain, au prétexte qu’ils en sont les prémisses.

Et au-delà de ce laxisme évident, on s’aperçoit que derrière la façade emblématique de la création artistique, des intérêts financiers inestimables rythment la cadence d’un système d’affaires et de profits expertement rodé.

Assurés de la complicité infaillible des institutions, des médias et de leurs acolytes spécialisés dans l’analyse et la critique, les ténors de cette arnaque colossale qui dissimule subtilement son dessein, fabriquent des talents à vendre et à revendre au prix fort. C’est cela le marché de l’art. C’est cela la réalité d’un système dont la Foire Internationale de l’Art Contemporain (FIAC), n’est que l’un des rendez-vous incontournables, qui permettent de fixer les modalités d’une action savamment pensée, destinée à donner le ton à une stratégie inédite qui s’ouvre sur l’impondérable. Une action qui veille scrupuleusement à la promotion de cet art ambigu qui, quand il ne fait pas table rase de toute ascendance supposée, se réclame d’une logique postmoderniste, telle que l’avait annoncée si pertinemment le dadaïsme dès la deuxième décennie du siècle passé.

Cette question impérieuse fut posée et développée initialement à propos des « ready-made », mettant en confrontation des prises de position antinomiques dans une polémique acerbe au sens ambigu. Une controverse qui, depuis la fameuse installation « Fontaine » de 1917 (un siècle déjà) du chantre du postmodernisme avant la lettre, l’incontournable Marcel Duchamp, ne cesse d’amplifier l’équivoque en affermissant un concept d’un scepticisme persistant et sans issue.

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Je laisse de côté ces supputations plus ou moins admises, pour dire que ce qui anime ma pensée, en tant que peintre épris d’absolu et profondément engagé dans un processus de création spécifiquement établi, c’est de pouvoir séparer le vrai du faux dans cet amalgame d’idées, d’actions et de procédés, qui tend abusivement à supprimer toute certitude se référant aux valeurs du passé. C’est cette question qui n’a cessé de me tarauder tout au long de ce périple artistique, me mettant à l’affût de l’œuvre authentique et déterminante, – laquelle tardait à venir. Et ceci, en dépit du foisonnement impressionnant d’une production venue de partout, et qu’une armada de spécialistes aguerris, s’évertue à promouvoir sans répit,  dans un système de communication de plus en plus efficient.

J’avais pris en photo tout ce qui, à mes yeux, méritait d’être pris. C’est à dire toutes les œuvres qui peuvent correspondre à mes préoccupations d’artiste, mais aussi celles qui m’amèneraient à m’interroger sur la justesse de l’art actuel. Une documentation précieuse et hétéroclite constituée essentiellement de reproductions d’œuvres que j’ai eu l’occasion d’analyser de visu, pour pouvoir me les remémorer commodément dans la sérénité de mes moments de méditation. Il s’agit d’œuvres d’artistes considérés comme étant les meilleurs représentants de la création actuelle, et dont la démarche, aussi insolite soit-elle, est une interrogation susceptible d’éveiller la pensée.

Au fur et à mesure que je m’interrogeais sur l’intérêt que devrait susciter cet embrouillement de productions étourdissantes, surévaluées et retenues abusivement comme étant productrices de sens, je ne puis m’empêcher de me référer à l’histoire de l’art en invoquant l’expérience des maîtres et ce qu’elle a de fondamentalement valorisant, compte tenu des turbulences de la modernité qui ont déterminé tout le devenir de l’art. Peut-être trouverais-je, dans les enseignements du passé proche et lointain, ce qui pourrait expliquer l’effronterie  impertinente de cet art excessif qui se réclame volontairement et systématiquement de la contemporanéité ?

Aussi présomptueux que cela puisse paraître, je ne puis m’empêcher de penser que, pour tenter de démystifier ce qui résiste au discernement dans l’art actuel, c’est d’essayer d’élargir le champ de prospection, en y introduisant le principe fondamental de l’existence ; non pas celui préconisé par la philosophie existentialiste, dans le sens où « l’existence précède l’essence », mais, essentiellement celui d’un rapport essence-existence dont l’œuvre en serait l’état d’un dévoilement supposé. Une réflexion tangible dirai-je, dont l’action créatrice trouverait son fondement dans le discernement du mystère de l’Être.

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Sans tenter d’argumenter mon propos à connotation polémique évidente, je pourrais cependant affirmer, sans ambages, que tout ce qui donne sens au principe d’existence, se situe, fondamentalement, dans la raison d’exister, et ceci au préalable de tout ce qui est ultérieurement conçu. Je présume donc, toute prudence requise, que ce qui est supposé être, ne peut être perçu comme étant, que dans une logique qui l’assimile impérieusement à sa raison d’être.

Si je retiens cette supposition , pour la transposer dans un cadre artistique bien défini, je pourrai dire, sans m’abuser, que l’œuvre d’art, comme tout produit d’une action déterminée, trouve son plein sens dans la raison qui a suscité sa réalisation.

En abordant la question autrement, il me revient à l’esprit cette sagesse communément admise dans la culture arabo-islamique, et dont la dimension spirituelle est indéniable : « les actions s’évaluent selon les intentions »* ; ou encore, « l’intention est plus pertinente que l’action ».*

Ne pourrait-on pas dire cela d’un certain aspect de l’art contemporain ? Par exemple, pour mieux s’en approcher, ne faudrait-il pas essayer de cerner, au préalable, les intentions qui stipulent telle ou telle démarche ? Cela devrait pouvoir se faire sans difficulté, puisque c’est dans l’ordre des choses. Mais peut-on concevoir qu’il puisse y avoir une action sans raison, ou pour ainsi dire, est-il pensable d’agir, juste dans l’intention d’agir, pour que ce qui s’en suit soit retenu et valorisé, en tant que réalisation artistiquement admise, susceptible d’inspirer une pensée et peut-être même engendrer un discours ?

C’est ce qui met le spectateur dans l’embarras. C’est comme s’il lui  était demandé non de s’interroger sur l’œuvre présentée, mais de faire l’effort de se représenter ce qui aurait motivé sa réalisation. Et peu importe que celle-ci effleure l’absurdité, dans la mesure où l’on convient que les a priori valent plus que ce qui en découle. Autrement dit, et aussi paradoxalement que cela puisse paraître, comment révéler la finalité de ce qui a été produit, si l’œuvre n’est pas la forme absolue d’un concept qui assimile l’intention, l’action et ce qui est produit avec justesse, dans un esprit de clairvoyance idéalement ressentie ? C’est là, il me semble, une interrogation inévitable dont il faut tenir compte, à chaque fois que nous sommes confrontés au dilemme de l’art contemporain, – art qui pose le problème du sens à donner à l’action créatrice et à ce qu’elle est sensée produire, quand au contraire ce qui est proposé à la contemplation semble dénué de tout sens au point de défier l’entendement.

*إنما الأعمال بالنيات.
*النية أبلغ من العمل.

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Cependant, et en tout état de cause, l’art contemporain ne peut pas venir du néant. Si l’on est, quelque peu attentif à l’originalité des œuvres qui jalonnent l’histoire des hommes, nous devons admettre l’évidence qui valorise toute  réalisation  dont la portée s’assimile au temps auquel elle appartient. De même, dénier à l’art contemporain cette légitimité d’appartenance, c’est nier la corrélation qui le lie aux turbulences et aux trépidations des temps actuels. C’est aussi aller dans le sens inverse de la logique qui fait que notre perception de la vie, celle du monde et de nous-mêmes, est ce qui détermine, fatalement, notre condition humaine.

Ne sommes-nous pas, pour ainsi dire, inévitablement sous l’effet du retentissement infini du monde qui nous entoure ? Ce monde qui nous appartient et auquel nous appartenons, n’est-il pas, d’une certaine manière, le reflet de ce que nous sommes sensés être ? Et cette unicité absolue n’est-elle pas, inéluctablement, inscrite dans un principe vital ? Ce principe d’où notre vie puise sa pleine raison, pour que notre existence puisse être l’objet d’une sublimation que l’art reflète à travers ce qu’il ne cesse de nous livrer depuis toujours, pour que nous puissions interroger, pudiquement, l’éternité.

Voilà, j’ai fini par dire le mot : la sublimation. C’est à travers cette exaltation des sens et de l’esprit que l’art fonde toute sa légitimité et sa magnificence. Et c’est dans l’état d’élévation de la pensée que l’âme s’imprègne d’idéalité et de sens du merveilleux. Tout cela, évidemment ne peut pas être l’apanage de l’art contemporain.

On a beau dire, sa légitimité prétendue ne peut se concevoir qu’en dehors des valeurs consacrées, puisqu’il est aux antipodes de la vérité immuable de la création. Cette vérité qui, pour l’artiste, correspond à un état latent de nécessité profondément ressentie, dont l’œuvre est la manifestation, marque d’une expression dont le besoin est tangiblement éprouvée.

Ainsi, et au regard de tout ce que j’ai pu retenir en étudiant les différents aspects de cet art atypique et troublant, que la FIAC s’est évertuée à magnifier avec éclat, et de tout l’intérêt que j’ai porté aux différentes expériences « impertinentes » destinées à heurter les convenances, j’en arrive à déduire sans ambiguïté, que le vrai dilemme qui se pose, n’est ni dans les œuvres présentées, ni dans les concepts qui les génèrent, mais, essentiellement, dans la spécificité du terme « art », manipulé commodément et sans réserve. Ce terme équivoque, plein de sens quand il est utilisé avec justesse et dans une logique appropriée, se vide de tout sens quand il est transposé dans un champ d’investigation antinomique aux idéaux pour lesquels il est destiné. Et là, je m’interroge : s’agit-il toujours de l’art, quand celui-ci présente des signes évidents de sa négation, et quand les enjeux dont il se réclame se situent en dehors du champ artistique ?

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Certes, la production contemporaine appartient, incontestablement à l’époque actuelle. Cela va de soi. Mais de là à l’identifier comme étant un art à part entière, c’est là un paradoxe plein d’embarras, pour ne pas dire une imposture qui s’impose avec cette évidence déconcertante, qui pourrait signifier, pour les esprits illuminés, le signe d’un déclin qui annoncerait  l’avènement imminent de ce qui pourrait être l’art post-contemporain.
Et comme cela a toujours été le cas, tout au long du cheminement de l’histoire de l’art, cette aventure merveilleuse qui fixe, avec enchantement, la mémoire sensible des hommes, c’est à travers la logique d’une remise en question intermittente que l’art retrouve sa vitalité et la résurgence de sa puissance.

Que dire de plus ? C’est dans le silence de mon atelier casablancais, que ces questionnements vont me revenir après avoir perdu toute leur acuité. Ils me permettront cependant, de m’enraciner davantage dans ce qui a toujours éclairé mon esprit et nourri ma pensée, dans cet univers envoûtant de solitude et de recueillement. C’est ainsi que je pourrai dire, avec sérénité et abnégation, que la question de l’art est, au-delà de toute considération, une affaire strictement personnelle qui met, impérieusement, l’artiste face à lui-même.

PARIS, Octobre 2017
Abdelkébir RABI’

L’expérience artistique et la mystique

L’expérience artistique et la mystique

Extrait d’une intervention d’Abdelkébir Rabi’ lors d’une table ronde le 3 mars 2009, en marge de la rétrospective « Épreuves d’ombres » consacrée à son œuvre à l’Espace d’Art de Société Générale, à Casablanca.

L’expérience artistique et la mystique

LA VÉRITÉ DE LA CERTITUDE

Peut-on parler de la mystique en dehors d’une croyance ou d’une pratique religieuse sans dénaturer son caractère absolu et sacré ? Comment un acte artistique peut-il transcender sa qualité sensible pour s’imprégner de la mystique et s’élever au niveau d’une pratique spirituelle réelle ?
Certes, l’art a toujours été un élément essentiel dans les préoccupations spirituelles des hommes. Ne fut-il pas profondément enraciné dans le sacré dès ses origines ? L’Histoire est là pour en témoigner. Mais si je pose ces questions, c’est pour dire ma difficulté de parler de la peinture dans sa relation avec un domaine qui relève plus de la doctrine théologique et philosophique que de l’art. D’un autre côté, il y a mon désir d’essayer de mettre en évidence ce que la pratique artistique m’a apporté, en m’aidant à prendre réellement conscience de la valeur de la spiritualité dans ma recherche, au-delà des références et des influences diverses.
C’est donc avec une grande prudence et beaucoup d’humilité que j’aborde une question fondamentale que seule une connaissance approfondie de la mystique dans toutes ses nuances est en mesure d’éclairer. Mais cette connaissance, aussi importante soit-elle, pourra-t-elle remplacer l’expérience vécue, quand celle-ci est suffisamment forte pour marquer l’être dans ce qu’il a de plus essentiel et déterminer profondément le sens de toute son existence ?
C’est ce que la mystique soufie appelle : « La vérité de la certitude ». Dans la tradition mystique en effet, la connaissance se développe sur trois degrés : le premier est la science de la certitude, le deuxième, l’oeil de la certitude et le troisième, et c’est le degré le plus élevé, la vérité de la certitude. Partant de cette « vérité » et pour revenir à la peinture, voici quelques idées tirées de mon expérience personnelle et des motivations intimes qui la guident, en interrogeant mes moyens de peintre et en réfléchissant sur l’utilisation que j’en fais.

LA TOILE COMME TERRAIN DE JEU PHILOSOPHIQUE

Quand un artiste opte pour telle ou telle démarche, il est guidé en cela par une logique qui répond à la nécessité profonde d’exprimer la nature intime de son être. L’utilisation d’un procédé technique, le choix des moyens et des matériaux, ne se fait jamais d’une manière fortuite, mais selon une intuition inconsciente qui échappe à toute planification et contrôle intentionnels. L’œuvre produite de la sorte n’est autre que la trace tangible d’une aspiration profonde que l’art tente de rendre perceptible.

Comme je l’ai noté plus haut, le choix d’un support correspond à une vision préalable du devenir de l’oeuvre. Il est préparé et destiné à accueillir les éléments d’une réalisation artistique à venir. C’est un lieu délimité et soustrait aux réalités tangibles du monde pour contenir une autre réalité qui ouvre la voie à l’imaginaire et appelle à la méditation, au recueillement. Quand on délimite un espace, c’est une manière de le sacraliser en traçant une limite entre un dehors, qui est celui des autres, et un dedans dans lequel on s’introduit pour se libérer des contraintes de la réalité extérieure et se mettre à l’écoute de soi-même. Le jeu procède de la même manière quand il situe son champ hors du lieu commun, dans un espace délimité, ne serait-ce que mentalement.
Quand des enfants, par exemple, tracent sur un terrain vague le contour d’un soi-disant terrain de jeu, ils séparent un intérieur d’un extérieur par une barrière fictive qu’il faut se garder de franchir si on ne fait pas partie du jeu, sous peine de sacrilège. Cette image évoque l’importance que revêt pour moi cette étape préliminaire qui fait du support et du soin porté à sa préparation, la base de tout ce que sera mon travail.
Il est clair que la préparation est toujours une opération délicate, qui me met dans un état de disponibilité d’esprit particulière susceptible de me débarrasser de toute intention consciente et de m’amener à m’assimiler totalement à mon subjectile.
J’affectionne particulièrement le travail sur toile, mais j’ai aussi beaucoup de plaisir à utiliser le papier que je n’hésite pas à maroufler sur un support rigide.

La préparation de ma toile me prend beaucoup de temps (une semaine ou presque). En plus de l’encollage, il faut passer cinq ou six couches d’enduit qu’il faut poncer à chaque fois, en respectant le temps de séchage (toujours à l’ombre) pour obtenir une surface d’une grande qualité technique et d’une blancheur limpide.
Cette exigence peut sembler excessive, d’autant plus qu’il y a dans le commerce une toile de bonne qualité prête à l’emploi (je l’ai essayée plusieurs fois pour gagner du temps, mais c’était toujours peine perdue). Je n’arrive pas, non plus, à travailler sur des supports préparés en série. Je dois passer directement de l’étape de préparation à l’étape de réalisation pour ne pas perdre cette connaissance tactile acquise par l’effort manuel. Une manière d’adapter les gestes au format, aux dimensions et aux grains de ma toile ou de mon papier. 

PIÉGER LES HASARDS 

C’est à partir de ce rapport subtil et harmonieux entre le lieu (le support) et le corps (les gestes) que l’acte devient élan et l’élan aspiration à la transcendance. L’acte de peindre c’est aussi une trace, un signe qui indique une trajectoire. Le mouvement de la main, du bras ou de tout le corps selon la taille du support. La trace est avant tout matière et outil. La nature de l’une et de l’autre est déterminante dans le caractère final de l’oeuvre. Les outils dont je me sers sont des brosses larges et grossières, usées par la longue préparation de mes supports ; ce qui les rend souples et parfaitement adaptées au rythme de mon corps.

J’ai toujours eu une préférence particulière pour la peinture à l’huile. Les qualités de transparence et la profondeur du noir de ce matériau noble et chargé d’histoire ne peuvent être égalées que par la beauté envoûtante de l’encre de Chine, cet autre matériau qui fait chanter l’âme et délecte l’esprit. La  peinture à l’huile que je prépare à ma manière, convient mieux au travail de longue haleine où la remise en question est constante et inévitable ; alors que l’encre de Chine nécessite une grande rapidité d’exécution qui me permet de piéger le hasard. Je peins à l’huile comme je dessine à l’encre de Chine. Je ne sais pas ce qui les rapproche mais je peux dire, sans hésitation, que j’aime trouver dans le travail à l’huile les effets de l’encre. Cela me permet d’aborder les grandes peintures comme si c’était de petites « encres » et de retrouver ainsi les qualités de contraste, d’opacité, de fluidité et de transparence propres à l’encre de Chine ; mais aussi la liberté du geste et la fraicheur d’exécution, essentielles à ma recherche.

Vous est-il déjà arrivé de vous concentrer, de toutes vos forces, sur quelque chose d’immense au point de le voir rétréci ?Vous est-il aussi arrivé de voir une toute petite chose déborder de ses bords pour prendre des allures d’immensité ? Entre le monumental et l’infime, quelle différence y a-t-il ? Pures illusions ; illusions d’artiste.Mais oui, c’est de cela qu’il s’agit ; l’art n’est-il pas, justement, une illusion merveilleuse, plus vraie que le vrai ; comme le jeu, comme le rêve, comme l’espérance et comme la foi ? C’est quand arrive le soir que l’envie de peindre m’assaille de toute part. J’ai une prédilection particulière pour la nuit. Quand le temps perd ses repères et l’espace ses bruits, les signes deviennent silence et le rythme transcendance.

Voilà la nuit. Fixer pendant un long moment, sous la lumière forte des projecteurs, le blanc éclatant de mon support, anéantit totalement le regard, affecte la mémoire et anesthésie la pensée. Que percevoir quand il n’est plus possible de voir, que penser quand il n y a plus de pensée, et qu’imaginer en l’absence de toute mémoire ? C’est un moment ultime ou les premiers gestes, les premières traces ne sont et ne peuvent être qu’un sursaut, qu’une réaction à cette clarté aveuglante pour que le regard redevienne possible. Un regard qui revient du néant.

Mais qu’a-t-il pu voir ? Les gestes sont frénétiques, tendus et chaotiques. Les traces noires, d’un noir plus intense que l’éclat aveuglant de cette surface à peindre. À partir de là, tout devient possible. C’est l’œuvre qui trace le chemin, qui guide les pas. Aller vers elle, les yeux fermés. Les yeux fermés pour mieux voir. Autrement, profondément.

Progressivement tout se dénoue ; un ordre insoupçonné commence à naître.

L’œuvre est là, si proche et si lointaine, dissimulée quelque part. Il faut la guetter, la chercher, non pas en ajoutant, mais en retranchant, en effaçant, en dévoilant, en ne gardant que l’essentiel, c’est-à-dire ce qui ne peut être dévoilé.

Cela dure de longues heures. Toute une nuit ou presque, jusqu’à l’épuisement total. Et à chaque fois, il faut reprendre et attendre. Attendre pour qu’apparaissent les premiers signes à partir desquels l’œuvre se fera ou… ne se fera pas. Cela importe peu, l’essentiel c’est d’avoir tenté.

L’œuvre ? Question énigmatique. Plus qu’une chose, plus qu’une trace, un chemin en labyrinthe dans lequel on avance, on recule, on se perd et on se re-trouve.

Le chemin ? Une voie qui indique un parcours. Celui du marcheur. Entre l’un et l’autre il y a la marche, la qualité de la marche. C’est ce qui les rassemble, c’est aussi ce qui les sépare…

Et maintenant, je m’adresse à vous, amateurs avertis et passionnés d’art. Vous aussi mes amis artistes. Que demandez-vous à l’oeuvre artistique ? Ce bout de toile, de papier ou… autre chose ; n’est-ce-pas de retentir profondément en vous et d’éveiller l’écho de ce que vous êtes, l’écho de ce que nous sommes, l’écho de la Vérité ?Je termine par ces paroles du grand maître soufi Ibn ‘Atâ’Allâh : Le chemin qui te sépare du jardin de ton désir, Ô ami, n’est nulle part qu’en toi-même.

Il est aussi proche et aussi éloigné de toi que Tu peux l’être de toi-même.

Abdelkebir Rabi
Casablanca, le 3 mars 2009

État d’ombre (introduction pour une exposition)

État d’ombre (introduction pour une exposition)

État d’ombre (introduction pour une exposition)

Dans son texte « Arpenteur de la trace », publié dans une monographie consacrée à mon œuvre picturale, Abdelkebir Khatibi rapporte ceci : À un ami de la lumière, Nietzsche donne ce conseil poétique :

 » Si tu ne veux pas user ton œil et tes sens, Reste dans l’ombre pour poursuivre le soleil ! « 

Ce bon conseil du philosophe à l’ami de la lumière, en dépit de sa formulation immédiate et sans nuances, dissimule une connotation subtile, à la fois esthétique et spirituelle. Une évocation qui m’interpelle et m’amène à l’assimiler aux questionnements qui ne cessent de me tourmenter depuis si longtemps, pour me soustraire à toute autre tentation artistique, aussi envoûtante soit-elle. Qu’une action créatrice s’ouvre à la question de l’ombre pour en faire un système de pensée qui se donne à voir, cela nécessite, impérativement, une attitude ascétique faite de renoncement, de rigueur, d’approfondissement et d’endurance. Une gageure évidente dont seuls les esprits épris d’idéal peuvent concevoir l’étendue. C’est aussi un appel qui tend à libérer des tensions profondes et insoupçonnées qu’un élan impulsif ramène à la surface, dans une corrélation imprévisible et éminemment intense ; une intensité qui anéantit brutalement les nuances et les tons intermédiaires, en créant un impact puissant entre deux effets extrêmes : le clair et l’obscur. Le clair-obscur ? Plus qu’une technique, plus qu’un effet, c’est un concept qui élève le principe fondamental du rapport contrasté à ce degré de puissance unique, qu’avaient célébré, si magistralement, les maitres du passé. Un concept immuable qui animera, indéfiniment, les passions, et continuera à être cette notion essentielle et indéterminée, à laquelle aspire tout art en quête de transcendance. Ceci dit, et pour éviter toute méprise, ne faudrait-il pas préciser que l’ombre et la lumière, le clair et l’obscur qui sont des catégories de l’espace, une façon qu’a le monde « extérieur » de se révéler, d’être, d’offrir ses qualités, ne me concernent que d’une manière « métaphorique ». Car la question que je me pose est, essentiellement, celle de la lumière de l’âme dans sa nuit profonde, quand la vie intérieure s’éveille pleinement à la contemplation pour s’enivrer d’émotion, de spiritualité, voire de mysticisme. Quant à ma démarche picturale, c’est un fond en lumière qui préserve la clarté initiale de la surface d’un support minutieusement préparé. Une clarté précieuse qui accueille, sans faillir, une trace superbe d’ombre dont l’intensité fixe l’effet brutal d’une corrélation laquelle structure, rigoureusement, mon espace pictural. Un espace pleinement ouvert à l’impondérable et qui vibre au passage d’un geste approprié, dans une trajectoire qui écarte toute correction et toute possibilité de repentir. C’est la marque d’un instant, d’un temps suspendu, quand l’esprit s’anesthésie pour que la pensée se fige et devienne signe. Un signe éloquent fait d’ombre et de ferveur, pour sublimer les sens et poursuivre la lumière en interrogeant l’absolu. (Casablanca, avril 2016)

Signe d’ombre (Conférence)

Signe d’ombre (Conférence)

Signe d’ombre (Conférence)

Aux personnes, ici rassemblées, votre présence me ravit et m’enchante vivement. Merci à vous tous d’être là.
Si vous êtes venus, c’est parce que la question artistique vous interpelle. Vous attendez de moi, je présume, faute de lui apporter une réponse, à ce que je la rende pertinente.
Parce que vous supposez, à tort ou à raison, que le regard d’un artiste n’est pas le votre, et qu’il dispose, semble-t-il, d’une connaissance tangible issue du fondement de son travail créateur qu’il est censé maîtriser.

Me voilà donc face à cette attente. Comment répondre ?
C’est une interrogation fortement investie d’inquiétude ; vous l’imaginez bien.

Faut-il vous rappeler, modestement, pour modérer quelque peu votre attente, atténuer mon inquiétude et justifier mon insuffisance, que je ne suis pas théoricien, encore moins conférencier.

Je suis essentiellement artiste-peintre. Mais il m’arrive de me mêler de l’écriture. Parce que je considère que réfléchir et écrire, cela permet d’interroger le processus de création dans sa substance même. L’interroger pour prendre un certain recul et l’élever au niveau de la pensée pour le rendre dicible.
Mais c’est aussi courir le risque de céder à la tentation stérilisante de l’intention ; cette intention qui s’énonce selon une logique préétablie, au détriment d’un élan impulsif et créateur, dont la nature primordiale est de défier et de déjouer toute idée préconçue.
D’où la faiblesse évidente de ce genre d’écriture et du discours, par rapport à la vérité de l’œuvre artistique, fut-il juste et approprié.

Je compte, évidement, sur votre complicité attentive et votre bienveillance, pour mieux cerner mes incertitudes et combler mes défaillances.

Mais ce qui me rassure plus que tout, c’est que l’acte de création, quelle que soit sa nature, quelle que soit sa portée, c’est comme le rêve, comme le fantasme : une affaire personnelle.

Oui, l’acte de création est une affaire personnelle. Je vous le dis promptement et sans nuances. Et plus encore que cela : si l’artiste en est réellement conscient, cela pourrait bien l’aider à faire de ses hésitations, de ses doutes et de ses faiblesses une puissance avérée.

Car s’il tient, avec détermination, à être authentique dans son action et dans ses propos, il permet forcément aux autres de l’être. Étant donné que la vérité ne peut réellement être, que si elle est réciproque et partagée.
Cela dit, et toute équivoque exclue, je vous invite à m’accompagner, sans parti pris, dans une approche de la question de l’ombre. Une question cruciale, pour laquelle j’ai retenu ce titre évocateur : ÉTAT D’OMBRE.

Soulever la question de l’ombre, c’est énoncer une problématique qui suscite une multitude d’interrogations. Une problématique qui participe de l’insaisissable, de l’occulte, de l’angoissant, mais qui peut, également, s’ouvrir à une réalité symbolique imprégnée de valeurs bienfaisantes et salutaires.
Elle concerne, en premier lieu, la faculté de percevoir puisque, c’est à travers elle que s’effectue l’aptitude à saisir et à évaluer tout ce qui constitue le visible : ce qui fonde sa réalité intrinsèque, mais aussi tout ce qui établit sa réalité affective.

Cela étant, quand il s’agit de traiter un sujet aussi délicat et aussi indéterminé que celui abordé dans ce propos, il faut se faire à un certain embrouillement et à une certaine perplexité, puisque tout ne peut être clair pour se prêter à une approche avérée et sans failles.

Il est question, en ce cas, d’une réalité énigmatique, lourde de sens et prête à toutes les interprétations. Une réalité qui détermine le fondement de notre vision, et qui contribue à la structuration de notre pensée, en lui ouvrant les espaces infinis et indéfinis de l’imaginaire.

C’est donc là un domaine d’investigation inépuisable, qui implique des compétences et des savoirs multiples, et qui ne cesse, depuis la nuit des temps, d’intriguer et d’interroger l’esprit et la conscience des hommes.

Conscient de la complexité de la question, de son rapport avec ce qui agite ma pensée et anime ma démarche artistique, j’avance à tâtons, dans les dédales obscurs de l’ombre où tant de passions et de présomptions germent en attendant une lumière.

Avec appréhension et prudence, je prends, à bras le corps, mon questionnement pour le transposer dans ce qui m’est le plus familier et le plus rassurant : mon expérience pratique.

Quand on est face à une œuvre d’art, habituellement, on ne se pose pas de questions sur le cheminement de son élaboration. On l’aborde comme une évidence, comme une finalité qui occulte totalement son commencement. Une sorte d’aboutissement dont on ne cherche pas à savoir, ni comment il vient, ni d’où il vient, ni pourquoi il est ainsi. Il n’y a que l’œuvre et rien que l’œuvre. C’est cela qui est retenu par le grand public, pas plus.

Pourtant si on arrivait, mentalement, à refaire le chemin que l’œuvre a emprunté pour aboutir à ce qu’elle est, on évaluerait mieux l’embarras de l’artiste dans la fièvre de son action, et on comprendrait vraiment, que cet état final qui est donné à voir, n’est, en réalité qu’une possibilité entre mille, et qu’il aurait pu être autrement.

En quelques mots : Quel sens donner à une réponse, si elle n’est pas motivée par une question préalablement posée ? Qu’elle est la justesse d’une solution qui ignore ce qu’elle a résolu ? Et qu’elle est la valeur d’une destination si elle n’est pas justifiée par les péripéties du voyage ? Réfléchissons !

Symboliquement, la lumière pure et totale a valeur d’absolu. Elle s’éclaire elle-même et ne concerne que ce que l’œil ne peut pas ou ne doit pas voir. Elle relève plus du spirituel, de l’intemporel que de la réalité sensible. Physiquement, sa perception directe, sans intermédiaires, est dommageable pour l’œil. Cela détruit douloureusement la vue, aboutissant, fatalement, à une sorte de regard sans regard. Et c’est par l’ombre que la lumière instaure et détermine, que la faculté de voir préserve son acuité vitale.

Depuis toujours, l’homme a été confronté, avec enchantement ou tourment, à la réalité incertaine et instable de l’ombre. Chargée de mystère, propice aux turbulences de l’âme, elle constitue un champ fertile pour le rêve et l’imaginaire.

Elle a été étudiée, interrogée, scrutée dans tous ses replis. Pour les uns, elle est assimilée aux ténèbres et chargée de connotations maléfiques, pour d’autres, elle est source de quiétude, de sérénité, d’abandon, éminemment favorable à la méditation et au recueillement. Sa dimension spirituelle, symbolique et esthétique, a été continuellement un facteur déterminant dans le caractère spécifique de toutes les cultures. Tantôt fascinante, tantôt troublante mais toujours présente, elle a marqué fortement de son empreinte les sensibilités et les esprits, sans jamais cesser d’être un principe fondamental d’inspiration et de création pour les arts du visible.
Suivre à la trace l’omniprésence de l’ombre dans la vie des hommes, c’est déceler sa constance dans leur existence; c’est révéler un aspect ambigu de leur être pour dévoiler les remous les plus profonds de leur âme. Et c’est, essentiellement, dans les arts visuels et de l’espace, que les effets de l’ombre s’affirment fortement et acquièrent une présence, particulièrement signifiante, mais toujours voilée de mystère.

Toute activité artistique productrice d’œuvres destinées à interroger le regard, une certaine qualité du regard qui engage les sens et implique la pensée, ne peut être féconde et réellement créatrice, que si elle maîtrise excellemment les effets captivants de l’ombre. Cela a été ainsi de tout temps, et dès les premiers graffitis tracés habilement sur la paroi de grottes obscures, dans ces époques ténébreuses et lointaines de la préhistoire. Cet art ancestral, éternellement enchanteur, n’évoque-t-il pas toujours, d’une certaine manière, une présence nébuleuse et refoulée d’un état particulier d’ombre ?

Si, par exemple, l’art de construire, pour un architecte, consiste à délimiter un espace, à structurer harmonieusement et efficacement un vide, c’est dans une manipulation ingénieuse des effets de l’ombre que son sens créatif et son talent doivent être mis à l’épreuve.

Quant au sculpteur, que serait-il sans sa virtuosité et son habilité à dompter les effets changeants et capricieux de l’ombre ? Ces effets qui, sans artifices, modèlent les formes, précisent les contours, dessinent les détails, fixent une présence en donnant à un matériau dense et indéterminé, une expression et un sens.
Et si nous interrogions l’ombre dans les scènes de théâtre et de spectacle ? N’est-elle pas, dans sa manipulation appropriée, un facteur décisif dans l’originalité de ce qui est donné à voir ?

Dès qu’il s’agit, pour des raisons spécifiques, de soustraire un espace aux lois de la réalité, celles qui régissent les lieux communs, on lui attribue souvent des qualités d’ombre. Ces lieux (lieux de culte, de plaisir, d’enfermement, lieux similaires, privés ou consacrés…), ces espaces circonscrits et opposés aux lieux courants de ladite réalité, se referment sur eux mêmes pour créer une ambiance d’une valeur particulière.

Ces espaces du dedans, dans leur opposition à ceux du dehors, d’où peuvent-ils tirer leur singularité sinon des possibilités infinies du rapport du clair et de l’obscur ?

Un autre champ de représentation.
Parler de la portée de l’ombre dans l’art photographique et cinématographique, c’est toucher à un domaine ou la valeur de l’ombre et de ses effets, se mesurent à la spécificité de cette technique singulière de production d’images. Faut-il souligner dans ce sens, l’importance des éclairages et la valeur de leurs effets. Des effets qui font de l’ombre une matrice féconde pour cet art aux procédés techniques élaborés, pour établir et structurer une concordance judicieuse entre ce qui s’éclaircit et ce qui est sombre.

Quant à l’effet « noir et blanc », quand il s’élève au niveau du grand art, où saisir son essence et son mystère, sinon au niveau de la qualité intrinsèque de ses zones d’ombre ?

J’arrive à la peinture, le pivot de ma réflexion. Sa raison primordiale, n’est-elle pas, fondamentalement, une trace d’ombre ?

Sans vouloir faire une histoire de l’ombre – ce n’est pas mon propos et je n’en ai pas la compétence – je pourrai, pour continuer, citer cette légende qui situe l’origine de la peinture en Occident, dans le geste d’une jeune fille grecque : celle-ci marqua le contour de l’ombre de son bien-aimé projetée sur un mur, au moment de son départ, pour immortaliser sa silhouette et défier son manque.

Les Egyptiens et bien avant les Grecs, auraient, semble-t-il, instauré la peinture à partir des effets d’ombre. Dans ces temps anciens, celle-ci fut d’abord tenue comme étant l’âme même, pour être considérée par la suite comme son double. Son tracé ne reproduisait pas directement le modèle mais représentait un effet d’ombre qui, dans sa fixité donnait un sens à l’absence pour conjurer la mort. Cet art de ces époques lointaines n’était-il pas, dans son principe même, essentiellement funèbre ?

Ce qui a toujours intrigué, face au style qui caractérise l’art égyptien, ce sont les conventions qui définissent la représentation des personnages : les visages et les pieds sont toujours de profil, alors que les épaules sont représentées de face.
Une supposition entre autres : la représentation persistante des profils aussi précise que subtile, ne s’appuie-t-elle pas, préalablement, sur un tracé d’ombre ?
Dans toute la peinture égyptienne, aussi prolifique soit-elle, il n’y aurait qu’un seul exemple à ce jour qui défie la règle, celui de deux musiciennes représentées de face.

Qui n’a pas été fasciné par l’intensité mystérieuse de l’œuvre magistrale des grands maîtres classiques du clair-obscur ? Qui n’a pas été saisi par l’étonnante vigueur de l’œuvre du Caravage, ou par le caractère prodigieux de celle de Rembrandt ?
Cet art, à couper le souffle, est assurément, un éloge éclatant et une célébration solennelle de l’ombre et de ses mystères. Il demeurera, tout le temps, une référence majeure dans l’histoire de l’art, et restera encore, au faîte de la production artistique universelle.

En passant au romantisme, peut-on occulter la place de l’ombre et l’attirance des énigmes qui l’entourent ? Ce nouveau regard, dans une approche innovante, avait renouvelé les formes d’expression et de pensée en rejetant les règles dominantes héritées d’un académisme astreignant ? Il suffit de penser à l’œuvre dramatique de Goya, à celle poétique et subtile de Corot, ou aux lavis envoûtants de Victor Hugo, pour admettre que c’est en interrogeant les mystères de l’ombre, que l’imaginaire s’était ouvert, pleinement, à une pensée créatrice fertile, pour que l’art de peindre ait pu se libérer des carcans d’un maniériste pompeux et contraignants.

Eugène Delacroix, de son côté et dans sa fougue romantique, avait bien bouleversé l’état de l’ombre, en lui faisant subir la loi des contrastes complémentaires. Une brèche ouverte dans l’opacité du sombre, pour que la couleur vienne y déposer son éclat : c’était l’avènement de l’impressionnisme.

Si l’un des éléments essentiels de l’art de peindre fut, pendant longtemps, le clair-obscur, l’une des caractéristiques de la révolution impressionniste fut, sans conteste, d’avoir éclaircit la palette des peintres, allant jusqu’à bannir le noir du registre chromatique.

C’est donc, en manipulant les effets d’ombre et en altérant les formes, que cette nouvelle vision troubla la logique qui avait prévalu tout au long de la longue histoire de l’art. Tout ce qui donnait consistance et structuration à l’espace, se trouvait altéré, pour privilégier et faire chanter les effets changeants des vibrations de la lumière. C’est cela qui avait fait l’originalité de ce courant novateur, mais du même coup, l’avait affaiblit.

Cet art, quoique innovant et audacieux, avait suscité des réactions vigoureuses qui allaient ouvrir des horizons insoupçonnées à la peinture. De grands talents – Manet, Degas, Cézanne, Gauguin, Van Gogh et d’autres encore – n’avaient pas cédé à la mouvance. Ils avaient résisté en sauvegardant la magnificence des effets sombres, et rendu au dessin toute la vigueur qui assure sa puissance. Ce fut le cas des expressionnistes et des autres émules, dont les cubistes qui furent, incontestablement, des initiateurs ardents et opiniâtres.

Les conséquences des innovations établies par le cubisme avaient ouvert des voies insoupçonnées et allaient permettre l’émergence d’un art inédit et résolument moderne.

Des prémisses du surréalisme à l’art informel et sous des aspects insoupçonnés, le tourment de l’ombre a hanté vivement l’esprit de générations successives. Des individualités talentueuses, dont Malevitch, Giacometti, Kline, Motherwell, Hartung, Soulages, Serra et, plus récemment, Longo, Wool ou encore Yan Pei-Ming, tous ces artistes et bien d’autres, fascinées par le sombre et ses multiples aspects, n’ont-ils pas acculé l’ombre dans ses extrêmes ? N’ont-ils pas fait du noir une couleur par excellence – l’outre-noir, a-t-on dit – pour que l’obscur s’ouvre, autrement, au regard ? Une exaltation de la puissance du sombre et une magnificence lucide de son grand mystère.

Quittant les sentiers battus, des démarches déconcertantes celles précoces et déterminantes de Marcel Duchamp, ou plus tard celles d’Andy Warhol ou Joseph Beuys, pour ne citer que ceux là – ont poussé l’ombre jusqu’à ses derniers retranchements, pour lui donner une consistante et un esprit inédit.

Les tourments de l’ombre ne sauraient se limiter aux seules turbulences qui ont prévalu en occident, et dont l’impact et l’ampleur sont universellement approuvés.

Que dire, par exemple, de l’art pictural d’Extrême-Orient ? Quel art mieux approprié pour donner à l’ombre cette qualité plastique merveilleuse qui élève l’esprit et stimule les sens, que celui des effets magiques de l’encre noire ? Une encre qui dit bien son nom : l’encre de Chine ; et qui s’étale superbement sur ces fonds de papier dont la matité feutrée fait chanter subtilement le vide.

Dans son fameux livre Eloge de l’ombre, l’écrivain japonais Junichirô Tanizaki nous livre, avec une aisance remarquable, ses réflexions judicieuses sur sa conception du beau. Dans un style désinvolte et précis, il parle de l’ombre comme étant un élément déterminant dans la culture extrême-orientale. Écoutons-le : «… nous autres, Orientaux, … nous n’éprouvons, par conséquent, nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre.» et plus loin, il ajoute : « Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre.

Voilà donc la question de l’ombre. Mon propos, loin d’y répondre, ne peut que l’ouvrir d’avantage en l’étendant à d’autres questionnements constamment renouvelés. Mais la poser, c’est être à l’affût d’une certaine lumière, l’autre lumière. C’est répondre à un idéal qui nous interpelle pour nous élever à un état sublime et salutaire. Car notre existence ne nous donne-elle pas le sentiment profond de s’absorber, fondamentalement, dans une union mystique avec l’état transcendant ombre-lumière dans son rapport absolu à l’univers ?

Et aujourd’hui, et pour finir, les innovations ingénieuses récentes, par lesquelles l’énergie électrique et le laser illuminent des champs de vision, précieusement circonscrits, ou superbement étendus, ne vont-elles pas, d’une manière insoupçonnée, révéler une réalité nouvelle ? Une réalité qui tendrait à modifier notre perception du temps et de l’espace, en bouleversant les repères et instaurant un autre état d’être où l’ombre risquerait d’oublier son sens.

Je termine en évoquant la réaction d’un ami qui, alors que je lui énonçais ma question d’ombre, me cita une pièce de théâtre dont je n’ai retenu que le titre : L’homme qui a perdu son ombre.
Prenez garde : ne perdez pas votre ombre.

Rabat, 21 mai 2016

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