– Mohamed RACHDI Rétrospective « Épreuves d’ombres », Société Générale Maroc, entretien

1. Quand avez-vous commencé à peindre ?
La peinture, telle que je la conçois, n’est pas une activité que l’on peut aborder comme un métier qu’on a choisi d’exercer à un certain moment de sa vie. Cela relève essentiellement d’une prédisposition à s’exprimer naturellement dans le langage des lignes, des formes et des couleurs pour en faire une passion qui se développera selon les circonstances plus ou moins favorables à son éclosion.
Ceci me renvoie à mes tous premiers débuts quand je suis passé de l’école coranique à l’école moderne. Là, j’ai découvert l’image dans toute son ampleur: les illustrations du livre de lecture, les belles planches qui décoraient les murs de la classe et aussi les nombreux supports visuels qui accompagnaient les leçons de langage. Puis il y avait l´ardoise et les bouts de craie, les crayons, l’encre violette, la plume, le cahier et le fameux buvard couvert de taches d’encre qui ouvraient au petit gamin que j’étais un univers irréel que seul l’imaginaire de l’enfance pouvait atteindre.
Mes premiers gribouillages n’étaient rien d’autre que le prolongement de cet univers magique et lointain que ni le temps ni les péripéties de la vie n’ont jamais pu altérer. Mais, ce qui m’étonne de plus en plus aujourd’hui et que j’aimerais bien comprendre, c’est le fait de constater que plus j’avance dans l’âge, plus je me rapproche des gribouillages de mon enfance.
2. A quel moment précisément s’est opéré, dans votre œuvre, le passage de la figuration à l’abstraction ? Et comment pourriez-vous expliquer cette évolution ?
Techniquement, le passage de la figuration à l’abstraction s’est fait progressivement sans grande rupture. Quand on a pratiqué une peinture post- impressionniste pendant un certain temps et quand on a fait progressivement du sujet un prétexte pour construire librement un langage de formes et de couleurs dans un effet contrasté, il suffit de rejeter totalement le peu de références au réel qui reste pour aboutir à une peinture qui n’exprime plus que sa propre réalité.
Théoriquement, mon intérêt pour l’abstraction a commencé lors de mon premier voyage à Paris, quand j’ai eu pour la première fois l’occasion de voir de très près les œuvres des maîtres de la peinture moderne. Le contact direct avec l’art d’aujourd’hui a remué quelque chose de très profond en moi et m’a amené à mieux prendre conscience de l’importance de la vision inconsciente dans la recherche créatrice. Cette prise de conscience a profondément ébranlé mes certitudes et rendu mes interrogations plus insistantes en me poussant à me détourner complètement du monde des apparences dans une quête ininterrompue d’absolu.
3. Pourriez-vous nous parler de cette nécessité que vous semblez éprouver qui consiste à user de manière récurrente d’un vocabulaire plastique réduit qui pousse certains à penser, à mon sens à tord, que vous ne faites que vous répétez ?
Ma grande difficulté, quand j’ai renoncé définitivement à la figuration, a été de trouver le moyen qui me permettrait d’aborder une nouvelle recherche et atteindre des niveaux plus profonds de l’inconscient. Plus j’avançais, plus je ressentais le besoin de résister à la séduction des formes et des couleurs. Poussé par une envie intense d’aller jusqu’au bout de ma démarche, je ne pouvais que faire ce choix décisif : renoncer au plaisir des effets de surface et réduire mes moyens à l’essentiel.
Cette démarche rigoureuse, puisqu’elle se contente de peu, nécessite un grand degré de concentration qui élimine tout ce qui peut distraire l’attention. Ainsi, cela m’a amené à m’intéresser intensément à la question de l’espace pictural, à la notion du vide, à la symbolique de la trace et du geste, et aussi à la lumière dans le sens spirituel.
Quant à l’aspect apparemment répétitif de mon travail, cela convient parfaitement à ma démarche : Un recommencement perpétuel, un approfondissement sans fin qui consiste à aller encore et toujours plus loin. Mais, peut-être que mes œuvres ne sont-elles qu’une succession de tentatives, à chaque fois renouvelées, pour piéger l’œuvre idéale ?
3. Pourriez-vous nous parler de cette nécessité que vous semblez éprouver qui consiste à user de manière récurrente d’un vocabulaire plastique réduit qui pousse certains à penser, à mon sens à tord, que vous ne faites que vous répétez ?
Ma grande difficulté, quand j’ai renoncé définitivement à la figuration, a été de trouver le moyen qui me permettrait d’aborder une nouvelle recherche et atteindre des niveaux plus profonds de l’inconscient. Plus j’avançais, plus je ressentais le besoin de résister à la séduction des formes et des couleurs. Poussé par une envie intense d’aller jusqu’au bout de ma démarche, je ne pouvais que faire ce choix décisif : renoncer au plaisir des effets de surface et réduire mes moyens à l’essentiel.
Cette démarche rigoureuse, puisqu’elle se contente de peu, nécessite un grand degré de concentration qui élimine tout ce qui peut distraire l’attention. Ainsi, cela m’a amené à m’intéresser intensément à la question de l’espace pictural, à la notion du vide, à la symbolique de la trace et du geste, et aussi à la lumière dans le sens spirituel.
Quant à l’aspect apparemment répétitif de mon travail, cela convient parfaitement à ma démarche : Un recommencement perpétuel, un approfondissement sans fin qui consiste à aller encore et toujours plus loin. Mais, peut-être que mes œuvres ne sont-elles qu’une succession de tentatives, à chaque fois renouvelées, pour piéger l’œuvre idéale ?
4. En quelques traits, vous sera-t-il possible de nous dire quelles sont les préoccupations fondamentales qui orientent votre activité créatrice, ce qui, selon vous la singularise ?
L’art qui prend sa source dans l’inconscient échappe forcément aux habitudes logiques de pensée. Il ne se développe pas selon une ligne qui permet de comprendre aisément la complexité de la création et de préciser le sens de son contenu.
En ce qui concerne mon travail, je dirai seulement que mes préoccupations fondamentales ne sont pas très éloignées de celles qui donnent un sens et une valeur à toute prière.
4. En quelques traits, vous sera-t-il possible de nous dire quelles sont les préoccupations fondamentales qui orientent votre activité créatrice, ce qui, selon vous la singularise ?
L’art qui prend sa source dans l’inconscient échappe forcément aux habitudes logiques de pensée. Il ne se développe pas selon une ligne qui permet de comprendre aisément la complexité de la création et de préciser le sens de son contenu.
En ce qui concerne mon travail, je dirai seulement que mes préoccupations fondamentales ne sont pas très éloignées de celles qui donnent un sens et une valeur à toute prière.
5. Votre œuvre est marquée par une quête spirituelle, pourriez-vous nous parler de cette dimension spirituelle qui vous préoccupe ? Que recherchez-vous exactement dans votre activité créatrice, la beauté purement plastique, l’esthétique ? Dieu ? Ou autre chose ?
La pratique de la peinture m’a appris à me méfier des formulations trop précises qui limitent forcément la portée de la recherche créatrice en l’enfermant dans les habitudes logiques de la pensée
Toutefois, la spiritualité que vous évoquez à propos de mon travail est une notion extrêmement complexe que je ne peux aborder qu’avec une grande prudence. Mais cela ne m’empêche pas de considérer que ma peinture, quelle que soit sa valeur, ne peut avoir de sens à mes yeux que si elle exprime, d’une manière ou d’une autre, mes convictions profondes qui déterminent ma vision du monde. Or, dans toute ma vie, la dimension spirituelle a toujours été présente et la peinture, telle que je la pratique, m’a donné le moyen d’entreprendre une recherche créatrice qui interpelle et stimule ma sensibilité profonde.
Il est clair, après tout ce que je viens de dire, que je ne recherche ni la beauté plastique ni l’esthétique, sans les refuser pour autant quand cela se présente. Quant à Dieu, c’est une question délicate qui ne peut avoir de réponse que dans la manière d’être, de croire et de s’émouvoir. Le reste relève de spéculations plus ou moins théoriques qui ne peuvent, en aucun cas, cerner la vérité.
6. Où s’arrête, selon vous, l’ombre et où commence la lumière ?
La question de l’ombre et de la lumière m’a toujours préoccupé. Dans leur rapport il y a l’existence. D’une manière générale, l’ombre n’est qu’une manifestation de la lumière pour rendre la vision possible. Sans lumière, il n y a pas d’ombre. Par contre, la lumière n’a pas besoin de l’ombre pour exister. C’est un absolu qui précède toute présence.
Symboliquement, la lumière prend un sens spirituel et devient l’objet de toute quête mystique. Comment donc exprimer cet absolu et donner forme à ce qui n’a pas de forme ?
7. Selon vous, la dimension théorique (les textes poétiques et littéraires, la culture scientifique, le savoir et la connaissance…) est-elle fondamentale pour la création artistique ? Ou l’artiste, comme d’aucuns pensent, a tout intérêt à œuvrer dans l’ignorance ?
Il est évident que la culture, d’une manière générale, reste fondamentale pour la création artistique même si l’art, dans sa complexité, restera toujours un univers qui résistera toujours à l’autorité de la pensée. Seulement, la forme que doit prendre cette culture peut avoir des aspects inhabituels.
D’un autre côté, un artiste véritable développe consciemment ou inconsciemment un savoir-faire, une culture visuelle et aussi et surtout un imaginaire qui s’enrichit de jour en jour par l’expérience et le vécu. Ainsi donc, aucune œuvre authentique, quel que soit son genre, ne peut se nourrir d’ignorance même quand les références intellectuelles ne sont pas précises.
Certes, on peut considérer que le savoir et la connaissance en général peuvent agir au détriment de la sensibilité, de l’intuition et affaiblir la spontanéité. Mais là, c’est une question de maturité, car un artiste accompli doit être capable d’anesthésier la pensée et laisser de côté tout ce qui ralentit son élan créateur.

Abdelkébir RABI’
Casablanca, Octobre 2008

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