État d’ombre (introduction pour une exposition)

Dans son texte « Arpenteur de la trace », publié dans une monographie consacrée à mon œuvre picturale, Abdelkebir Khatibi rapporte ceci : À un ami de la lumière, Nietzsche donne ce conseil poétique :

 » Si tu ne veux pas user ton œil et tes sens, Reste dans l’ombre pour poursuivre le soleil ! « 

Ce bon conseil du philosophe à l’ami de la lumière, en dépit de sa formulation immédiate et sans nuances, dissimule une connotation subtile, à la fois esthétique et spirituelle. Une évocation qui m’interpelle et m’amène à l’assimiler aux questionnements qui ne cessent de me tourmenter depuis si longtemps, pour me soustraire à toute autre tentation artistique, aussi envoûtante soit-elle. Qu’une action créatrice s’ouvre à la question de l’ombre pour en faire un système de pensée qui se donne à voir, cela nécessite, impérativement, une attitude ascétique faite de renoncement, de rigueur, d’approfondissement et d’endurance. Une gageure évidente dont seuls les esprits épris d’idéal peuvent concevoir l’étendue. C’est aussi un appel qui tend à libérer des tensions profondes et insoupçonnées qu’un élan impulsif ramène à la surface, dans une corrélation imprévisible et éminemment intense ; une intensité qui anéantit brutalement les nuances et les tons intermédiaires, en créant un impact puissant entre deux effets extrêmes : le clair et l’obscur. Le clair-obscur ? Plus qu’une technique, plus qu’un effet, c’est un concept qui élève le principe fondamental du rapport contrasté à ce degré de puissance unique, qu’avaient célébré, si magistralement, les maitres du passé. Un concept immuable qui animera, indéfiniment, les passions, et continuera à être cette notion essentielle et indéterminée, à laquelle aspire tout art en quête de transcendance. Ceci dit, et pour éviter toute méprise, ne faudrait-il pas préciser que l’ombre et la lumière, le clair et l’obscur qui sont des catégories de l’espace, une façon qu’a le monde « extérieur » de se révéler, d’être, d’offrir ses qualités, ne me concernent que d’une manière « métaphorique ». Car la question que je me pose est, essentiellement, celle de la lumière de l’âme dans sa nuit profonde, quand la vie intérieure s’éveille pleinement à la contemplation pour s’enivrer d’émotion, de spiritualité, voire de mysticisme. Quant à ma démarche picturale, c’est un fond en lumière qui préserve la clarté initiale de la surface d’un support minutieusement préparé. Une clarté précieuse qui accueille, sans faillir, une trace superbe d’ombre dont l’intensité fixe l’effet brutal d’une corrélation laquelle structure, rigoureusement, mon espace pictural. Un espace pleinement ouvert à l’impondérable et qui vibre au passage d’un geste approprié, dans une trajectoire qui écarte toute correction et toute possibilité de repentir. C’est la marque d’un instant, d’un temps suspendu, quand l’esprit s’anesthésie pour que la pensée se fige et devienne signe. Un signe éloquent fait d’ombre et de ferveur, pour sublimer les sens et poursuivre la lumière en interrogeant l’absolu. (Casablanca, avril 2016)

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