– Moulim EL AROUSSI
Fragments de parcours

Je prends ici le risque d’établir un texte biographique sur un artiste qui fut et demeure pour moi un compagnon sur le parcours rude et escarpé de la création.

Nos deux chemins se sont croisés pour ne plus se séparer depuis Mai 1981. Je connaissais le travail de Rabi’, j’avais vu une exposition à Fès en 1974 à l’Institut français. Mais la scène artistique marocaine découvrait cet artiste vers les années 1976, lors de la deuxième Biennale arabe des arts plastiques au Musée des Oudayas à Rabat. Le public avait alors découvert un artiste accompli. Comment est-il venu au monde artistique ? Quels chemins a-t-il pris pour arriver à ce qu’il est aujourd’hui ?

Inutile d’aller le demander à Rabi’, car sur ce point il n’est pas prolixe et considère même que la vie antérieure de chaque artiste n’a pas plus d’importance que la vie de n’importe quel autre être vivant. Le privilège de l’avoir connu me permet donc de recomposer l’histoire d’une vie à partir d’éléments que j’ai pu glaner durant les vingt huit années que nous avons traversées ensemble, dont vingt passées à enseigner les mêmes cours devant les mêmes étudiants. C’est donc, pour moi, un risque que de vouloir écrire une histoire dont je suis partie prenante. N’est-ce pas le problème de toute biographie ou autobiographie ? En m’attelant à écrire le parcours de Rabi’, je ne peux m’empêcher de parler  de moi-même. Le il est un je. Je ne parlerai ici que de l’expérience que nous avons traversée ensemble, et ceci pour au moins deux raisons : d’abord pour rendre hommage à un compagnon qui s’est retiré de l’enseignement, avec une discrétion rare, pour se consacrer entièrement à sa peinture ; ensuite pour dire le dévouement et l’intransigeance qu’avait un artiste comme Rabi’ vis-à-vis de lui-même et de ses étudiants pendant qu’il exerçait ce métier. Je ne parlerai donc ici que de l’expérience pédagogique que nous avons menée ensemble.

Discret, silencieux, fougueux quand il parle, Rabi’ ne peut se donner à travers la parole que s’il se sent en confiance : devant ses amis (ils ne sont pas nombreux) et ses étudiants à qui il ne parle jamais sans émotion. Il s’est attelé avec une dévotion rare à former les autres, ceux qui ne tarderont pas à investir la scène artistique marocaine. Ses étudiants, quand ils parlent de lui en disant « Si Rabi’ » évoquent un maître qui vibre et agit en eux. Ses amis ne l’évoquent jamais sans frissons d’amour ou de crainte de le décevoir. Il est très fragile mais souvent très dur et d’une intransigeance insupportable dont seuls ceux qui l’aiment savent tirer profit.

Ce silence et cette discrétion se retrouvent dans sa peinture. Quand on contemple un tableau de Rabi’, on sent le pinceau grincer sur la toile. Une peinture qui impose le silence et la méditation. Une économie de la référence, une économie du matériau et une économie de la couleur : une peinture on ne peut plus dépouillée. Cet ascétisme et cette abstinence touchent aussi l’exposition de son travail : il n’expose que rarement. Des années peuvent se passer sans qu’il n’expose. Pourtant il produit et travaille quotidiennement.

Ce retrait est traduit pleinement dans sa peinture et sa pensée. Par son calme apparent et sa capacité à émouvoir les profondeurs de celui qui la regarde, la peinture de Rabi’ rappelle les prières particulières des mystiques : peu de mots mais une immensité d’illusions. Tout semble énigmatique, la démarche de l’enseignement, la pratique de la peinture ; tout porte la marque d’une foi et d’une dévotion profonde.

Inutile d’aller chercher des éléments ethnographiques ou anthropologiques pour expliquer la personnalité du peintre. À l’inverse de beaucoup d’artistes d’Orient et d’Occident qui cherchent à revenir à l’enfance pour rechercher une quelconque explication à leurs œuvres, Rabi’ se contente de la construire. Il provient, comme beaucoup de Marocains, d’un mélange culturel et linguistique extraordinaire, à travers lequel il a essayé, au fil des années, de forger sa personnalité. Cet héritage qu’il porte en lui, lui donne toujours le sentiment qu’il est investi d’une mission.

J’ai rencontré Rabi’ dans une expérience très particulière, là où la vérité se montre dans tout ce qu’elle a de nu et de cruel ; ce fut dans un hôpital psychiatrique où les médecins traitants avaient décidé d’inviter les artistes à intervenir sur l’espace de la réclusion. Pendant une semaine, des artistes marocains et un artiste palestinien, de passage à Casablanca, se sont confrontés à la maladie la plus énigmatique de l’être humain. La folie, souvent rattachée à la création, est séduisante tout autant qu’elle est répulsive. L’on est toujours tenté d’aller au fond de l’inconscient humain afin d’y débusquer les mécanismes de la créativité. Ce fut donc une occasion inespérée aussi bien pour les artistes, les critiques d’art, les philosophes, les psychologues et les médecins. Le travail avec les locataires de ce lieu sinistre était laissé au choix de l’artiste. Les espaces étaient durs à gérer car ils portaient les traces des souffrances inouïes que seules les nuits froides de cette petite ville du sud de Casablanca pouvaient narrer dans une langue tragique.

En ce mois de mai 1981, j’ai pu rencontrer Rabi’. Je connaissais l’œuvre mais pas l’homme. Je n’avais encore rien écrit sur la peinture. Je savais qu’il participait à cette action, que les médecins voulaient curative, mais je n’avais pas réussi à localiser le lieu de son travail. Les artistes qui n’étaient pas sûrs de maîtriser leurs émotions avaient choisi de travailler à l’extérieur des pavillons d’enfermement. L’asile s’étendait sur plusieurs hectares et il était donc difficile de le cerner dès le premier jour. Mais chaque soir nous étions conviés à une table ronde de réflexion sur la relation de la folie à la création et à l’acte de peindre plus spécialement.

Or dans de pareils moments c’est essentiellement la résistance, au sens psychanalytique, qui l’emporte sur la parole claire et engagée. Pendant ces grands moments d’émotions devant la souffrance, le groupe avait souci surtout de préserver sa propre santé mentale plutôt que de se livrer à une talking cure. C’est à ce moment précis que j’ai croisé Rabi’. Pendant le débat j’ai vu en lui quelqu’un qui prenait le risque de plonger dans son for intérieur sans calculer les conséquences. Sa parole vraie venait vers moi sans passer par le filtre de la raison grandement utile pendant de tels moments. Nous avions senti tout de suite que nous étions sur la même direction d’approche et de pensée. Ce soir là, j’ai su dans quel pavillon il avait choisi de travailler.

C’était là où on avait choisi d’enfermer les femmes, malades chroniques, qui n’avaient plus aucune chance de guérir selon la psychiatrie de l’époque. Sans aucune idée préconçue, ni apriori artistique ou intellectuel, Rabi’ avait pris le risque de travailler seul dans ce lieu de la transformation de l’être humain. Il avait décidé de mettre les pinceaux et les pots de peinture à la disposition de ces êtes humains, ou du moins ce qui en restait, et d’attendre. Le travail devait se faire dans la cour du pavillon où il y avait deux pans de mur d’environ vingt-cinq mètres et au milieu de l’espace trônait le tronc desséché d’un arbre. La plupart des femmes, si le mot est juste, étaient totalement nues et montraient des corps complètement transformées par la maladie, la nourriture de l’hôpital et les médicaments. Leur comportement avec la peinture était insolite ; on y retrouvait les cris très expressifs des hommes primitifs. On ne pouvait dire si c’était de la joie ou de la détresse.

Dans ce lieu précis nous nous présentâmes l’un à l’autre et débuta ainsi notre dialogue. Moi j’étais venu à Berrechid, avec l’idée de voir l’être humain, débarrassé des entraves sociales, morales, politiques et même biologiques pour dire ou peindre la vérité dans sa nudité la plus parfaite. Rabi’ était là pour capter le moment où l’être humain saisit la lumière dans sa pureté la plus éclatante. L’un et l’autre nous n’avons découvert que ce cri qui provenait des grottes profondes de l’être et n’exprimait que l’animalité première. Nous furent renvoyés à nous-mêmes. Nous n’avions rien à dire l’un à l’autre, nous n’avions qu’à constater et tirer les enseignements. D’ailleurs nous avions arrêté de participer aux débats sur la folie et la créativité depuis que nous avons entendu ce cri. Nous nous quittâmes sans rendez-vous pour le lendemain.

Deux jours après, alors que je déambulais dans les ruelles de Casablanca, je fus instinctivement dirigé vers la galerie le Savoureux. À travers la vitre je découvris l’activité intense d’un accrochage. Au moment où je décide de rentrer je fus arrêté au seuil du local par une personne qui m’a expliqué que l’ouverture était prévue pour le soir. Je fais demi-tour et au moment où je m’apprêtais à continuer mes déambulations j’ai entendu qu’on m’appelait, et je me retrouve de nouveau en face de Abdelkébir Rabi’. C’était donc son exposition. Il m’invite à rentrer, je fais le tour des travaux encore non accrochés.

Je fus frappé de silence. La voix m’était enlevée. Jusqu’à ce jour, ma démarche allait vers tout ce qui se donnait par lui-même. La tendance était au signe : la calligraphie, le tatouage, les motifs décoratifs que les artistes reprenaient et réinvestissaient autrement. Ce genre de peinture portait déjà son discours en lui. Les approches abondaient et le critique n’avait que le souci de l’application. Or je venais de la philosophie et de la métaphysique plus exactement et ces discours n’arrivaient pas à assouvir ma soif. Le travail de Rabi’ m’extrait alors, et définitivement, de la nature, de la culture et de la narration picturale. Il me délivra du discours facile sans pour autant me restituer ma parole. Je travaillais à l’époque à la rédaction de ma thèse sur l’esthétique et je devais, sous les conseils de mon professeur Olivier Revaut D’Allonnes, présenter un dossier sur la peinture marocaine. Le travail de Rabi’ arriva pour compliquer ma tâche.

Quelques mois avant ma soutenance, j’eus l’occasion de donner une conférence sur quelques aspects de la peinture marocaine à Grenoble. Timidement j’évoquais la problématique du Noir. Je ne citais pas du tout Rabi’, alors qu’il était présent dans la salle. Je savais ce qui m’attendait. Et encore une fois le lieu était déterminant ! Après la conférence on se rencontre à l’entrée du Musée de Grenoble.

« Tu ne crois pas que ce que tu as dit dans ta conférence concerne mon travail? » me lançat-il. J’ai dit que c’était oui, mais que je n’avais pas encore la force conceptuelle de parler de son travail comme il se doit. Depuis, le problème de l’écriture sur le travail de Rabi’ est devenu pour moi un rêve difficile à réaliser. Comment reprendre contact avec la langue afin de dire l’indicible ? Le noeud n’allait être dénoué que vingt-deux ans après, à l’occasion d’une exposition collective, à laquelle participait Rabi’, en Hollande. Ceci dit, nous avons continué à travailler et à réfléchir ensemble sur la problématique de la création et de la formation artistique au Maroc.

Je fus nommé à la jeune Faculté des lettres et des sciences humaines relevant de l’université Hassan de Casablanca. On me chargea d’un esseulé et timide cours d’esthétique. Avec mes étudiants nous avions invité Rabi’ à voir et débattre avec nous de deux petits films, le premier sur Kafka et le deuxième sur les murs de la maison du poète Aragon. Ce fut la première fois que j’allais expérimenter l’enseignement à deux et avec un ami. Or enseigner à deux, porte en soi le danger de la divergence, de la lutte des égos et de l’écrasement mutuel. Deux heures après j’ai senti que nous étions deux individualités différentes mais qui pourraient être complémentaires. Les moments de prise de parole ensemble se sont multipliés jusqu’au jour où je ne sais par quel hasard nous nous sommes trouvés autour de la même table pour débattre de l’espace et de l’imaginaire. À la fin des débats le doyen de la Faculté des Lettres où j’enseigne, Hassan Smili, vient me voir et me dit : « J’ai senti que tu t’entendais bien avec Rabi’, je vais donc t’annoncer une nouvelle, il sera bientôt l’un des professeurs de notre Faculté ». À ce jour je ne sais pas encore comment cela s’était-il arrangé. Cela s’est passé en décembre, en février Rabi’ était déjà à mes côtés en train de donner cours.

Théoriquement le cours devait se faire en deux temps. Une séance théorique et une autre pratique. Au moment où Rabi’ a intégré la Faculté, j’étais très avancé avec les étudiants sur l’étude du Banquet de Platon. Nous cherchions à y déceler les prémices d’une philosophie du regard. Rabi’ décida de suivre attentivement le cours et de ne rien déranger du cérémonial habituel. Le texte de Platon, surtout au niveau de la prise de parole par Socrate, se transforme en une véritable quête de la vérité. Au moment où Éros est décrit comme un démon capable de transporter (émouvoir) les mortels au-delà de leur réalité physique vers une réalité métaphysique, intérieure susceptible de leur faire énoncer le Poème dans son sens véritable ; à ce moment précis Rabi’ entrevoit l’ouverture où il pouvait placer son intervention. Il s’agit du moment ultime que vit l’artiste devant son support blanc. Après une brève intervention, l’artiste a senti qu’il ne pouvait philosopher sans le pinceau à la main et les couleurs déployées sous son regard. Les étudiants ont été appelés à fermer leurs oreilles et ouvrir grandement leurs yeux et leurs narines.

De l’enseignement et sa propre peinture il ne faisait pas deux mondes. Il n’avait jamais la sensation de quitter l’ambiance de l’atelier. Avec nos étudiants il y avait toujours cette possibilité de créer, de trouver, de jouer, de jubiler et d’inventer. Enseigner, pour lui, n’a jamais été répéter ou expliquer. Enseigner c’était réfléchir et créer en compagnie des étudiants. Beaucoup d’improvisation, parce qu’il parlait et réfléchissait en même temps. Il ne trichait point. Aucune stratégie préétablie. Il n’y avait pas de cours, il y avait un cadre de cours. Il n’arrivait jamais à refaire le même cours avec un autre groupe. C’était une formation qui plaisait beaucoup aux étudiants. Aussi, enseigner n’a jamais été pour lui une pratique éloignée de la peinture. Des surprises, des rebondissements, mais aussi des disputes. Il n’arrivait jamais sûr de lui. Il y avait toujours une crainte indéfinissable qui s’emparait de lui au début de chaque cours. Il vivait la sensation de l’angoisse en face d’un support blanc dans l’absence totale du modèle. Les mêmes frissons mais aussi de la jubilation et la même joie quand il apercevait dans les yeux des étudiants le fil de lumière qui lui ouvrait le chemin.

Devant ses étudiants, Rabi’ était toujours en transe. Un silence absolu. Une attention profonde ; parlera-t-on d’une ambiance religieuse et de communion spirituelle ? Il donnait tout dans un cours, ou ainsi me semblait-il. Des fois il communiquait par le silence, tel le maître zen qui laisse les novices débattre et chercher la vérité par eux-mêmes, mais quand il sent qu’ils se sont égarés il frappe le sol avec sa sandale, signe qu’ils doivent revenir à l’origine de l’erreur. C’était sa manière à lui de leur dire qu’on ne pouvait jamais tout expliquer. Les zones du mystère et de l’ombre sont celles-là même qui alimentent l’angoisse de la création.

« C’est un grand avantage d’avoir des étudiants qui t’écoutent », me disait-il, « qui t’aiment », mais c’est très dangereux aussi : après chaque cours il se sentait vidé et porté à ses limites. L’enseignement lui prenait une énergie considérable au détriment de sa peinture. Il avait la ferme conviction que cette énergie allait être prise en charge par une jeunesse pleine de force pour l’avenir de l’art.

La première des choses à laquelle on s’est attelé après l’arrivée de Rabi’ à la faculté, était la connaissance profonde de la situation artistique au Maroc. Comment devient-on artiste dans ce pays ? Par les études, instinctivement, par hérédité… ? Ce fut une chose à laquelle Rabi’ tenait beaucoup. Le seul moyen de le savoir était d’ouvrir un chantier de recherche. Un séminaire fut créé dans ce but et les étudiants se sont mis au travail. Ils s’organisaient en groupe de deux ou trois. La formation de l’artiste au Maroc, ainsi était l’intitulé du séminaire. On s’est occupé d’abord des institutions officielles de la formation :

Les écoles des beaux-arts, les sections arts plastiques dans les lycées… Qu’est qu’on enseigne dans ces structures ? Quel profil d’artiste produit-on dans ces lieux ?

Ce travail nous a permis de voir clair dans la situation des arts plastiques au Maroc. Nous avons par la suite entamé un autre séminaire consacré exclusivement aux artistes marocains précurseurs. Ce travail visait à connaître la base de départ de l’art au Maroc : quelles sont les problématiques artistiques qui ont préoccupé la scène artistique marocaine à ses débuts. Sous les conseils de Rabi’ nous avons conçu les recherches sous forme de monographies.

L’étudiant chercheur était appelé à produire un travail sur l’artiste qu’il a choisi en allant chercher dans son histoire, sa formation, son atelier, ses techniques et sa production et même sa provenance sociale.

Parallèlement à cela, d’autres étudiants chercheurs travaillaient sur les problématiques de l’art universel.

Cette double direction nous inspira la création d’un atelier de confrontation, d’expérimentation et d’analyse. Il fut baptisé Atelier d’esthétique. Dirigé par Rabi’ et moi-même, il fut d’abord le lieu d’interrogation sur les relations possibles entre la théorie et la pratique dans les disciplines artistiques. Il était destiné exclusivement à nos étudiants chercheurs, mais il ne tarda pas à s’ouvrir à d’autres personnes de l’extérieur de la faculté où nous étions encore enseignants.

Nous n’avons jamais su comment l’existence de cet atelier a pu arriver à la connaissance des personnes de tout bord. Nous allions être submergés en très peu de temps. L’atelier se tenait une fois par semaine.

Malgré tout ce travail intense, nous avions le temps de mettre en place des activités artistiques réelles. L’événement le plus important fut, sans conteste, celui de Rencontre de la jeune peinture marocaine que nous pilotions avec l’artiste et ami Habib M’seffer et grâce au concours de la Fondation Wafa Bank. C’était un autre lieu de formation et de promotion de la jeune création au Maroc. Au bout de dix sessions biennales nous avons pu créer une dynamique qui n’avait jamais existé auparavant. Rabi’ croit beaucoup à la force innovatrice de la jeunesse.

À chaque fois que l’opportunité se présentait pour pouvoir mettre les artistes en avant, Rabi’ saisissait l’occasion pour initier un projet et le défendre corps et âme. Ce fut ainsi le cas au moment de la fondation, au sein même de notre Faculté, d’un Festival International de Théâtre Universitaire de Casablanca, où il a défendu l’idée de la création d’un concours d’affiches. Une occasion pour tous les étudiants, de la Faculté et des écoles de l’enseignement artistique de montrer leur talent. Il croyait à la mise en place de structures qui peuvent être pérennisées, car disait-il sans cesse, « il faudrait que le jour où on ne sera plus là, les actions continuent, elles ne doivent pas dépendre des individus ».

Cette activité intense ne pouvait pas ne pas se savoir au-delà des limites des murs de l’université. La Mairie de Casablanca s’est adressée à l’Université pour lui demander de réorganiser et insuffler la vie à l’École des Beaux-arts dont elle a la charge. En fait l’école était agonisante et personne n’était en mesure de la débarrasser des structures pédagogiques désuètes. L’école avait hérité de l’époque coloniale une programmation rudimentaire et purement technique. L’enseignement y était organisé sous forme d’ateliers à l’ancienne. Chaque enseignant était chargé d’un atelier et délivrait seul le diplôme à la fin du cycle d’études. Les étudiants, à l’issue de leur parcours, sortaient avec des spécialités qui n’existaient plus de par le monde, même dans les pays les plus retardés sur le plan artistique. Le doyen nous nomme alors tous les deux comme commission pédagogique chargée de la mission de réorganiser l’enseignement artistique à l’École des Beaux-arts de Casablanca. L’école avait connu quelques moments de gloire dans les années 60 sous la direction de Farid Belkahia, de Mohammed Melehi et Mohammed Chebâa. À leur départ elle était tombée dans un coma profond et avait fermé ses portes à toute personne étrangère. On ne savait pas ce qui s’y pratiquait ni ce qui s’y enseignait. Or cinq années auparavant, pendant nos rencontres régulières, Rabi’ m’avait soumis un projet de réforme de l’École des Beaux-arts de Casablanca qu’il avait élaboré dans sa solitude en attendant des jours meilleurs. Hasard ou nécessité, on ne savait plus qui nous avait conduits vers ce lieu-citadelle.

La décision était tombée au début des grandes vacances. Nous passâmes donc tout l’été à dépoussiérer les dossiers de cette école vieillie. L’enseignement s’y faisait en trois années dont une préparatoire. Nous avions décidé de maintenir l’ancien système pour deux années et de le laisser disparaitre avec le temps. Notre réflexion s’est portée sur la mise en place d’un nouveau mode, moderne et adapté à la réalité internationale. Le projet que Rabi’ avait établi avant de connaitre la réalité de l’école nous a été d’un grand secours. Il y avait une vision claire et une philosophie innovatrice. Il tenait absolument à ce qu’on forge notre manière de voir propre avant de songer à un quelconque partenariat. Si nous n’avons pas de vision propre nous risquons d’être des assistés.

Nous lançons le concours d’entrée avec une nouvelle exigence : les candidats devaient être titulaires du baccalauréat ou avoir passé au moins une année en terminale. La manière de passer le concours d’entrée à l’école annonçait déjà la méthode de travail. La Rencontre de la jeune peinture marocaine nous avait permis de connaître un grand nombre d’artistes dont un nombre important d’artistes enseignants. Nous avons déployé un effort considérable afin de les intégrer dans l’équipe pédagogique. L’enseignement devait être riche et diversifié. On ne pouvait ignorer ni les nouvelles théories de l’art ni les nouvelles technologies. Même en étant convaincu que la peinture est l’expression artistique la plus haute et la plus proche de l’homme, Rabi’ militait pour que les étudiants s’approprient l’outil de la technologie. Il affirmait qu’on ne pouvait former des artistes à la veille du xxe siècle dans l’ignorance de ces techniques.

Tout changement provoque du mécontentement. La lutte entre le nouveau et l’ancien est une règle générale quelque soient les temps et quelque soient les sociétés. Nous n’étions pas des inconnus pour les anciens professeurs de l’École des Beaux-arts de Casablanca, mais notre arrivée dérangeait les habitudes et semait l’inquiétude dans une situation qui était, trois mois auparavant, calme et routinière. « Inutile de s’employer à les associer à notre cause » me disait Rabi’, « travaillons avec les nouveaux enseignants et les étudiants que nous avons recrutés nous-mêmes ». L’atelier d’esthétique, créé un an avant notre arrivée à l’école, nous a servi de lieu où nous pouvions rencontrer les étudiants et les jeunes professeurs à l’extérieur des horaires de cours.

Nous l’avons programmé tous les samedis et l’avons déplacé à l’école des beaux-arts. Personne n’était obligé d’être présent, mais l’accès était libre. Les étudiants pouvaient proposer des invités ou se proposer eux-mêmes comme intervenants.

L’atelier a pris de l’ampleur et sa notoriété a dépassé les frontières du Maroc. Il était devenu un passage obligé pour des artistes, des intellectuels, des critiques d’art, des enseignants qui passaient par Casablanca. Il fut pour nous aussi un lieu où l’on expérimentait des théories et des approches artistiques et pédagogiques personnelles. La manière dont il était géré pouvait facilement être déclinée en méthode d’enseignement. Les professeurs n’y jouaient, en fait, qu’un rôle d’animateurs et c’était aux étudiants d’organiser leur formation et de savoir profiter de tout ce monde qui passait par l’atelier. Nous recevions des cinéastes, des poètes, des musiciens, des romanciers… Dans le but de voir et de déceler les correspondances qui pouvaient exister entre les différentes expressions artistiques. Ceci nous permettait d’avancer dans notre approche artistique et en même temps construire une identité pédagogique propre à notre école.

Consolidés dans nos idées et nos projets d’enseignement artistique made in Morocco, nous avons commencé à chercher des partenaires étrangers. Ce fut d’abord Bordeaux. Je fus choisi pour la mission d’aller voir comment les écoles d’art, en France, concevaient leurs enseignements. Malheureusement, après quelques jours j’ai compris que l’école bordelaise avait elle-même besoin d’une équipe pédagogique pour la refondre. À la fin de l’année universitaire, nous nous sommes arrangés tous les deux pour aller voir de près ce qui se faisait dans une école française des plus en vue de l’époque ; l’École d’Art d’Aix-en-Provence. Elle était dirigée à ce moment là par Jean Biagini, artiste céramiste, pédagogue de qualité et un spécialiste des échanges interculturels en matière d’art.

C’était à l’occasion d’un colloque sur les nouveaux médias. On ne pouvait espérer mieux car sur ce domaine nous étions mal informés et nos étudiants n’avaient pas la possibilité qu’ont les jeunes d’aujourd’hui de manipuler l’électronique de tout bord. L’occasion nous fut donnée aussi de voir des travaux d’étudiants de fin de la cinquième année. Nous étions en retard sur le seul point des nouvelles technologies ; il faut dire que beaucoup d’écoles françaises de l’époque souffraient du même handicap. D’ailleurs, ironie du hasard, la France venait de refondre son enseignement à la même période où nous avions été sollicités pour diriger l’École des Beaux-arts de Casablanca. L’école d’Aix-en-Provence était en avance sur le plan international, grâce au dynamisme de son directeur. Après le colloque, et après deux journées de travail avec l’équipe pédagogique aixoise nous nous sommes mis d’accord sur une convention d’échange d’étudiants, de professeurs et d’expériences.

Nous commencions notre échange par un projet commun qui devait se faire en deux temps : à Aix-en-Provence d’abord puis à Casablanca. Nous avons déplacé la promotion de la troisième année à Aix en vue de réaliser un projet artistique en deux volets : séjour et travail artistique dans un site naturel et itinéraire dans un site urbain. Chaque école qui recevait avait le choix d’organiser le séjour artistique selon la conception de son équipe pédagogique. En France le choix s’est porté sur la forêt du centre d’art le Crestet et sur Marseille en tant qu’espace urbain. Il s’agissait surtout de mettre les futurs artistes devant des éléments de la nature et de la vie quotidienne et voir jusqu’à quel point ils étaient capables de réagir en artistes. Ils devaient capter les interrogations de l’espace naturel ou urbain et de les transformer en propositions artistiques.

L’échange devait être réciproque et donc équilibré sur tous les plans. Nous refusions la coopération des riches et des pauvres qui se transformait rapidement en une assistance technique, matérielle et ensuite mentale. Nous avons passé des mois à travailler cette question tout en préparant le retour de l’opération. Nous savions que nous étions matériellement pauvres et voulions transformer cette pauvreté en richesse et en force. Nous décidions d’interroger les profondeurs et mettre les étudiants devant la contrainte de la réduction des moyens au minimum. Nous avions alors choisi de travailler sur un site de pierre. Une nudité absolue. En plus de la contrainte du site ils étaient appelé à construire des oeuvres avec les pierres sans ajout et sans destruction de la matière. Seule la main en tant qu’outil était autorisée. Une manière de se dégager des habitudes ancestrales installées définitivement comme règles immuables. Cette manière de travailler par soustraction, cette réduction des moyens, rappellent l’ascèse des mystiques, comme elles rappellent la démarche de Rabi’dans son travail pictural. L’expérience menée à Aix-en-Provence avait pour titre, Nature et artifice, et celle de Casablanca Nature contre nature. À la fin de l’opération les étudiants étaient comme purifiés de l’intérieur et regardaient le monde d’un oeil neuf.

L’échange avec l’école d’Aix-en-Provence nous permit de signer une convention qui donnait la possibilité à nos étudiants de continuer leurs études en France. Mais l’envie de connaître d’autres expériences ne nous quittait pas. Après avoir participé à un colloque à Rotterdam autour de la problématique de l’accès de l’art sud méditerranéen au marché de l’art européen, j’ai pu établir des relations notamment avec Chris Dercon alors directeur du centre d’art Witte de With. Chris se chargea alors d’organiser pour Rabi’ une visite de trois semaines dans les écoles et les lieux de la réception de l’art sur le territoire néerlandais. Rabi’ revint après son séjour avec un rapport de plus de cent pages ; une description détaillée de ce qui se pratiquait dans ce pays en matière d’art. Une véritable expertise. En fait tous ces échanges ne faisaient que nous conforter dans notre démarche ; nous voulions savoir si nous n’étions pas dans l’erreur.

L’enseignement à l’École des Beaux-arts de Casablanca durait trois ans. Or dans d’autres pays, et notamment en France, il est de cinq années. Effectivement un étudiant qui passe trois ans, dont une préparatoire, ne peut entamer un projet personnel à ce niveau. Devant cette difficulté, on eut l’idée de créer un enseignement à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Ben M’sik, où nous sommes restés tous les deux enseignants. Ce fut la première formation artistique au sein de l’université marocaine de tous les temps. Rabi’ tenait absolument à cette formation et voulait la voir naître dans cette institution qui lui a ouvert les bras en la personne de son doyen Hassan Smili. Les lauréats de l’école se partageaient entre l’École d’art d’Aix-en Provence et la Faculté de Lettres de Ben M’sik. La création de cette licence a marqué cette faculté d’une manière particulière. D’une part d’autres licences proches ou lointaines des arts furent mises en place, ensuite elle est considérée à ce jour comme leader dans le domaine des arts et on est même en train d’y construire un Institut Supérieur des Arts visuels et Multimédia. Les rêves diurnes et solitaires de Rabi’ à propos de la refonte de l’École des Beaux-arts de Casablanca n’étaient donc pas des chimères.

Rabi’ a mis fin à sa carrière d’enseignant en l’an 2002. Nos rencontres continuent de la même manière. Les sujets de nos débats sont exclusivement artistiques.

Un travail dur, une formation continue, un esseulement sans pareil et un esprit artistique résolument tourné vers la modernité, voilà en résumé la vie de Rabi’ pendant toutes ces années.

Moulim El Aroussi

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