Extrait d’une intervention d’Abdelkébir Rabi’ lors d’une table ronde le 3 mars 2009, en marge de la rétrospective « Épreuves d’ombres » consacrée à son œuvre à l’Espace d’Art de Société Générale, à Casablanca.

L’expérience artistique et la mystique

LA VÉRITÉ DE LA CERTITUDE

Peut-on parler de la mystique en dehors d’une croyance ou d’une pratique religieuse sans dénaturer son caractère absolu et sacré ? Comment un acte artistique peut-il transcender sa qualité sensible pour s’imprégner de la mystique et s’élever au niveau d’une pratique spirituelle réelle ?
Certes, l’art a toujours été un élément essentiel dans les préoccupations spirituelles des hommes. Ne fut-il pas profondément enraciné dans le sacré dès ses origines ? L’Histoire est là pour en témoigner. Mais si je pose ces questions, c’est pour dire ma difficulté de parler de la peinture dans sa relation avec un domaine qui relève plus de la doctrine théologique et philosophique que de l’art. D’un autre côté, il y a mon désir d’essayer de mettre en évidence ce que la pratique artistique m’a apporté, en m’aidant à prendre réellement conscience de la valeur de la spiritualité dans ma recherche, au-delà des références et des influences diverses.
C’est donc avec une grande prudence et beaucoup d’humilité que j’aborde une question fondamentale que seule une connaissance approfondie de la mystique dans toutes ses nuances est en mesure d’éclairer. Mais cette connaissance, aussi importante soit-elle, pourra-t-elle remplacer l’expérience vécue, quand celle-ci est suffisamment forte pour marquer l’être dans ce qu’il a de plus essentiel et déterminer profondément le sens de toute son existence ?
C’est ce que la mystique soufie appelle : « La vérité de la certitude ». Dans la tradition mystique en effet, la connaissance se développe sur trois degrés : le premier est la science de la certitude, le deuxième, l’oeil de la certitude et le troisième, et c’est le degré le plus élevé, la vérité de la certitude. Partant de cette « vérité » et pour revenir à la peinture, voici quelques idées tirées de mon expérience personnelle et des motivations intimes qui la guident, en interrogeant mes moyens de peintre et en réfléchissant sur l’utilisation que j’en fais.

LA TOILE COMME TERRAIN DE JEU PHILOSOPHIQUE

Quand un artiste opte pour telle ou telle démarche, il est guidé en cela par une logique qui répond à la nécessité profonde d’exprimer la nature intime de son être. L’utilisation d’un procédé technique, le choix des moyens et des matériaux, ne se fait jamais d’une manière fortuite, mais selon une intuition inconsciente qui échappe à toute planification et contrôle intentionnels. L’œuvre produite de la sorte n’est autre que la trace tangible d’une aspiration profonde que l’art tente de rendre perceptible.

Comme je l’ai noté plus haut, le choix d’un support correspond à une vision préalable du devenir de l’oeuvre. Il est préparé et destiné à accueillir les éléments d’une réalisation artistique à venir. C’est un lieu délimité et soustrait aux réalités tangibles du monde pour contenir une autre réalité qui ouvre la voie à l’imaginaire et appelle à la méditation, au recueillement. Quand on délimite un espace, c’est une manière de le sacraliser en traçant une limite entre un dehors, qui est celui des autres, et un dedans dans lequel on s’introduit pour se libérer des contraintes de la réalité extérieure et se mettre à l’écoute de soi-même. Le jeu procède de la même manière quand il situe son champ hors du lieu commun, dans un espace délimité, ne serait-ce que mentalement.
Quand des enfants, par exemple, tracent sur un terrain vague le contour d’un soi-disant terrain de jeu, ils séparent un intérieur d’un extérieur par une barrière fictive qu’il faut se garder de franchir si on ne fait pas partie du jeu, sous peine de sacrilège. Cette image évoque l’importance que revêt pour moi cette étape préliminaire qui fait du support et du soin porté à sa préparation, la base de tout ce que sera mon travail.
Il est clair que la préparation est toujours une opération délicate, qui me met dans un état de disponibilité d’esprit particulière susceptible de me débarrasser de toute intention consciente et de m’amener à m’assimiler totalement à mon subjectile.
J’affectionne particulièrement le travail sur toile, mais j’ai aussi beaucoup de plaisir à utiliser le papier que je n’hésite pas à maroufler sur un support rigide.

La préparation de ma toile me prend beaucoup de temps (une semaine ou presque). En plus de l’encollage, il faut passer cinq ou six couches d’enduit qu’il faut poncer à chaque fois, en respectant le temps de séchage (toujours à l’ombre) pour obtenir une surface d’une grande qualité technique et d’une blancheur limpide.
Cette exigence peut sembler excessive, d’autant plus qu’il y a dans le commerce une toile de bonne qualité prête à l’emploi (je l’ai essayée plusieurs fois pour gagner du temps, mais c’était toujours peine perdue). Je n’arrive pas, non plus, à travailler sur des supports préparés en série. Je dois passer directement de l’étape de préparation à l’étape de réalisation pour ne pas perdre cette connaissance tactile acquise par l’effort manuel. Une manière d’adapter les gestes au format, aux dimensions et aux grains de ma toile ou de mon papier. 

PIÉGER LES HASARDS 

C’est à partir de ce rapport subtil et harmonieux entre le lieu (le support) et le corps (les gestes) que l’acte devient élan et l’élan aspiration à la transcendance. L’acte de peindre c’est aussi une trace, un signe qui indique une trajectoire. Le mouvement de la main, du bras ou de tout le corps selon la taille du support. La trace est avant tout matière et outil. La nature de l’une et de l’autre est déterminante dans le caractère final de l’oeuvre. Les outils dont je me sers sont des brosses larges et grossières, usées par la longue préparation de mes supports ; ce qui les rend souples et parfaitement adaptées au rythme de mon corps.

J’ai toujours eu une préférence particulière pour la peinture à l’huile. Les qualités de transparence et la profondeur du noir de ce matériau noble et chargé d’histoire ne peuvent être égalées que par la beauté envoûtante de l’encre de Chine, cet autre matériau qui fait chanter l’âme et délecte l’esprit. La  peinture à l’huile que je prépare à ma manière, convient mieux au travail de longue haleine où la remise en question est constante et inévitable ; alors que l’encre de Chine nécessite une grande rapidité d’exécution qui me permet de piéger le hasard. Je peins à l’huile comme je dessine à l’encre de Chine. Je ne sais pas ce qui les rapproche mais je peux dire, sans hésitation, que j’aime trouver dans le travail à l’huile les effets de l’encre. Cela me permet d’aborder les grandes peintures comme si c’était de petites « encres » et de retrouver ainsi les qualités de contraste, d’opacité, de fluidité et de transparence propres à l’encre de Chine ; mais aussi la liberté du geste et la fraicheur d’exécution, essentielles à ma recherche.

Vous est-il déjà arrivé de vous concentrer, de toutes vos forces, sur quelque chose d’immense au point de le voir rétréci ?Vous est-il aussi arrivé de voir une toute petite chose déborder de ses bords pour prendre des allures d’immensité ? Entre le monumental et l’infime, quelle différence y a-t-il ? Pures illusions ; illusions d’artiste.Mais oui, c’est de cela qu’il s’agit ; l’art n’est-il pas, justement, une illusion merveilleuse, plus vraie que le vrai ; comme le jeu, comme le rêve, comme l’espérance et comme la foi ? C’est quand arrive le soir que l’envie de peindre m’assaille de toute part. J’ai une prédilection particulière pour la nuit. Quand le temps perd ses repères et l’espace ses bruits, les signes deviennent silence et le rythme transcendance.

Voilà la nuit. Fixer pendant un long moment, sous la lumière forte des projecteurs, le blanc éclatant de mon support, anéantit totalement le regard, affecte la mémoire et anesthésie la pensée. Que percevoir quand il n’est plus possible de voir, que penser quand il n y a plus de pensée, et qu’imaginer en l’absence de toute mémoire ? C’est un moment ultime ou les premiers gestes, les premières traces ne sont et ne peuvent être qu’un sursaut, qu’une réaction à cette clarté aveuglante pour que le regard redevienne possible. Un regard qui revient du néant.

Mais qu’a-t-il pu voir ? Les gestes sont frénétiques, tendus et chaotiques. Les traces noires, d’un noir plus intense que l’éclat aveuglant de cette surface à peindre. À partir de là, tout devient possible. C’est l’œuvre qui trace le chemin, qui guide les pas. Aller vers elle, les yeux fermés. Les yeux fermés pour mieux voir. Autrement, profondément.

Progressivement tout se dénoue ; un ordre insoupçonné commence à naître.

L’œuvre est là, si proche et si lointaine, dissimulée quelque part. Il faut la guetter, la chercher, non pas en ajoutant, mais en retranchant, en effaçant, en dévoilant, en ne gardant que l’essentiel, c’est-à-dire ce qui ne peut être dévoilé.

Cela dure de longues heures. Toute une nuit ou presque, jusqu’à l’épuisement total. Et à chaque fois, il faut reprendre et attendre. Attendre pour qu’apparaissent les premiers signes à partir desquels l’œuvre se fera ou… ne se fera pas. Cela importe peu, l’essentiel c’est d’avoir tenté.

L’œuvre ? Question énigmatique. Plus qu’une chose, plus qu’une trace, un chemin en labyrinthe dans lequel on avance, on recule, on se perd et on se re-trouve.

Le chemin ? Une voie qui indique un parcours. Celui du marcheur. Entre l’un et l’autre il y a la marche, la qualité de la marche. C’est ce qui les rassemble, c’est aussi ce qui les sépare…

Et maintenant, je m’adresse à vous, amateurs avertis et passionnés d’art. Vous aussi mes amis artistes. Que demandez-vous à l’oeuvre artistique ? Ce bout de toile, de papier ou… autre chose ; n’est-ce-pas de retentir profondément en vous et d’éveiller l’écho de ce que vous êtes, l’écho de ce que nous sommes, l’écho de la Vérité ?Je termine par ces paroles du grand maître soufi Ibn ‘Atâ’Allâh : Le chemin qui te sépare du jardin de ton désir, Ô ami, n’est nulle part qu’en toi-même.

Il est aussi proche et aussi éloigné de toi que Tu peux l’être de toi-même.

Abdelkebir Rabi
Casablanca, le 3 mars 2009

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