La Perla Negra
Un dessin, un hommage

Je dois dire d’emblée qu’au commencement, ma participation à une exposition consacrée au thème du football ne me semblait guère évidente. En effet, compte tenu de mon enracinement immuable dans un processus de création établi, j’ai toujours estimé, que toute initiative circonstancielle à thématique spécifique, ne pourrait nullement s’accorder avec ce qui détermine fondamentalement ma démarche artistique. D’autant plus qu’il est question ici d’un thème spectaculaire, dont l’audience frise la démesure, et dont le déferlement excessif d’images et d’informations dont nous engorgent quotidiennement les mass média, est à la limite de la saturation. Cependant, et en dépit de cette réserve présumée, j’ai fini par céder à la tentation de me joindre au projet de l’exposition précitée, en me justifiant par le fait qu’il s’agit d’une exhortation amicale à laquelle je ne pouvais me dérober. Une obligation pourrais-je dire qui m’incombait vivement, et que j’ai abordée, en toute connaissance de cause, comme un défi que je devais relever dignement. Réflexion toute faite, j’ai cru pouvoir m’en sortir en envisageant de ne pas aller dans le sens de l’anecdotique, du superflu ou du sensationnel, pour ne pas avoir à subir les effets d’une actualité footballistique effervescente. J’ai appris, dans mon anxiété d’artiste épris d’absolu, que le meilleur moyen de démêler l’écheveau du présent, est de déplier la mémoire pour placer les points de repères et se retrouver. Aussi, j’ai cru pouvoir m’en sortir en me fiant pleinement à l’immuabilité des souvenirs. C’est donc en ouvrant grandement mes questionnements aux réminiscences, que j’ai pu accéder à une pensée vivifiée, susceptible de donner une présence et un sens à ce qui pourrait être signifié pour être conçu distinctement. Je le dis tout de suite : l’image qui m’est revenue de loin pour se fixer instantanément dans mon esprit, en évoquant le thème emblématique du foot-ball, fut celle du joueur légendaire : Larbi Ben Mbarek. Telle une apparition fortuite, cette image opportune me permit de dédaigner définitivement tout scrupule éventuel, quant à mon intérêt subit pour une action artistique consacrée à un thème déterminé. Larbi Ben Mbarek, un nom qui attisait l’imagination de tous ceux de ma génération qui, dans les années quarante-cinquante, étaient attentifs aux exploits de ce prodigieux footballeur. Quelle époque mémorable, en cette fin du protectorat, quand une nation entière, avide de dignité et imprégnée d’espérance, vit briller superbement dans l’univers fabuleux du foot-ball international, l’étoile de ce fils du peuple au talent hors du commun !
L’un des temps fort de mon enfance, c’était quand nous relations entre gamins, les exploits et les prouesses de ce prodige du ballon rond. En vérité, nous ne savions de lui que peu de choses, mais que nous amplifions allègrement à notre guise. Cela nous suffisait pour que nous inventions des anecdotes où il était toujours le plus fort. C’est ainsi que nous arrivions, chacun à sa manière, à y mettre une part de merveilleux, pour que le récit nous emporte vers un imaginaire envoûtant. Ma manière à moi consistait, cela va de soi, à dessiner notre champion dans des attitudes où il accomplissait ses performances. Je m’inspirais, pour que mes dessins soient plausibles, des images de footballeurs qui me tombaient sous la main, en feuilletant les pages de vieilles revues, toujours disponibles chez l’épicier de mon village.  Un épicier pas comme les autres. Je m’en souviens encore : il s’appelait Meyer ; il était affable, se rendait souvent en ville, écoutait la radio et parlait admirablement de football. Il collectionnait inlassablement et au bonheur de nous autres jeunes adolescents passionnés, les photos des joueurs de l’époque qui défrayaient la chronique. La seule photo qu’il avait mise sous-verre et qui était exposée au milieu de sa marchandise, montrait une scène de match où apparaissait, au milieu d’une action tumultueuse, la silhouette élancée du grand Larbi Ben Mbarek. C’est bel et bien la même image que j’ai retrouvée incidemment, quand je cherchais sur internet, ce qui pourrait, éventuellement, m’aider à trouver une solution pour ma participation à l’exposition présumée.  Voilà donc une pertinence qui m’a fait revivre intensément de doux moments de mon enfance. Quelle belle occasion de pouvoir déceler dans l’opacité de tant d’années passées un tel souvenir, pour réaliser une œuvre artistique aux connotations sensiblement subjectives !  Aussi ai-je opté pour une démarche rigoureuse, pour me débarrasser de tout élément superflu qui affaiblirait la consistance d’un état expressif vivement ressenti. Il a fallu pour cela opter pour le respect des proportions à grande échelle, inhérentes à mon sujet, en m’éloignant toutefois d’une représentation mimétique servile, exception faite des traits de mon personnage que je voulais ressemblants dans leur expression intégrale. De plus, dans un souci de justesse absolue, j’ai limité mes moyens à l’essentiel : un dessin au fusain sur une grande feuille d’un papier comme jauni par le temps. Quand à mon personnage, son allure athlétique, son expression contractée et son élan impulsif, sont agrémentés subtilement d’éléments évocateurs : une inscription signifiante, un insigne suggestif en couleur et, hors champ et pour mieux suggérer l’instant fatal, le signe allusif d’un ballon. C’est cela mon dessin, dans sa sobriété et dans sa portée allégorique. Je le dédie en toute humilité à la mémoire de Lhaj Larbi Ben Mbarek, mort dans l’indifférence et la solitude, le 16 septembre 1992 dans son modeste appartement du quartier Benjdia à Casablanca.  Et aujourd’hui si j’arrive, au-delà de ce simple fait artistique, et à travers la fragilité sensible de mon dessin, à éveiller chez le spectateur éventuel une pensée affectueuse en souvenir de notre grand footballeur, ne serait-ce que le temps d’une exposition, j’aurais réussi mon pari. Et pour qu’on se souvienne, j’aurais aussi et surtout rendu, à ma manière, un hommage posthume à celui qu’on a tant adulé ; celui qu’on surnommait et qu’on surnommera toujours : «LA PERLA NEGRA». Abdelkébir RABI’ Casablanca le 28 mai 2018
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