– François DELVOYE Le paradoxe du palmier

Finaliser un livre sur un personnalité comme Abdelkébir Rabi’n’est pas chose aisée. C’est que le personnage est multiple, parcouru de plusieurs pistes et de paradoxes heureux. Il ne se laisse pas enfermer dans des pages, et cette préface n’ambitionne que de le présenter dans sa complexité, et d’introduire l’évolution incessante de son œuvre. Elle introduit également la polyphonie des voix qui lui sont proches et qui nous éclairent sur un personnage indissociable de son œuvre. Finaliser un livre comme celui-ci, c’est faire un arrêt sur une image qui ne cesse d’évoluer, c’est comme arrêter un marcheur pendant son parcours, en photographier un instant. Et on espère parfois avoir surpris, sur le cliché, l’instant où ses pieds ne touchent pas le sol.

Je me souviens de la première rencontre avec Abdelkébir Rabi’ en juillet 2008, dans les bureaux de la galerie Venise Cadre à Casablanca, pour une raison bien précise. Nous nous rencontrions dans le but d’imaginer un catalogue d’exposition. Une édition qui rendrait compte de l’ensemble de ses démarches, embrasserait d’un vaste regard ses voies de traverse. Une telle rencontre constitue toujours un moment particulier : curiosité, appréhension et concentration se mêlent au simple bonheur de la découverte d’une œuvre et de son auteur. Si je me souviens si particulièrement de celle-ci, c’est parce que d’une entrevue classique où l’on cherche un maximum d’informations en un minimum de temps – et l’on croit peut-être trop souvent que celui-ci nous est compté –, la rencontre prit subtilement une tournure hors du commun. Dès le départ, la donne est apparue différente. Alors que nous en étions aux premières discussions, en compagnie de Frédéric Hallier, en charge de la conception graphique, la présence des murs et des œuvres environnantes se faisaient sentir plus que d’habitude. Interrompant simplement ce premier instant, il prononça cette phrase qui résume beaucoup à elle seule : « Et si nous allions dehors, discuter en marchant ? ». L’avait-il prononcé où l’avions-nous entendu à demi-mot ? Toujours est-il que nous avions compris, dans ses mots, cette logique de sortir dans le décor naturel, d’évoluer dans la matière, pas encore dans sa représentation. Cet aller-retour entre le réel et l’art, cette dissociation entre le vrai et sa représentation, cet étrange lien qui lie la vie et la création, qui les rapproche et les écarte, cette tension permanente qui les anime constituent, pour un peintre comme Rabi’, un élément fondamental, une question forcément inévitable.

« L’œuvre plastique, c’est l’état d’équivoque de ces deux valeurs, le réel et l’imaginé.
Trouver l’équilibre entre ces deux pôles-là, là est la difficulté, mais couper la difficulté en deux et ne prendre que l’un ou l’autre, faire de l’abstrait pur ou de l’imitation, c’est vraiment trop facile, et c’est éviter le problème dans son total ».
Paul Klee, Fonctions de la peinture

Cette question se pose pour tout artiste qui travaille à ne pas définir, à brouiller les cartes entre la figuration et l’abstraction, ou qui veille en tous les cas à éviter de se laisser piéger par une quelconque position figée sur le sujet. Par cette phrase, nous nous trouvions inéluctablement sur le terrain de la vie et de l’observation. Dès cet instant, c’est tout un dialogue qui s’est mis en place, et notre rencontre s’est bien vite muée en un entretien prenant, attentif, et dont on ne sort pas indemne. Je crois bien que c’est à cet instant que j’ai définitivement rangé mon carnet dans mon sac, me disant que des notes, comme celles des portées musicales, se retiennent intuitivement, comme une mélodie. Exigeant et généreux, Rabi’ marche comme il peint, et vous apprenez autant de ses silences que de ses toiles blanches prêtes à accueillir le mot exact.

Continuant la promenade, nous traversions les thèmes comme nous parcourions le paysage. Comme tout le reste, celui-ci évolue, change avec le temps, se forge son passé. Abdelkébir Rabi’ raconte alors sa naissance à Boulemane et sa jeunesse dans le moyen Atlas, en région berbère, et l’apprentissage de l’écriture, le refuge dans le dessin. Le dessin qui reste fondamentalement le centre de son expression. Il raconte les montagnes, le lever et le coucher du soleil qui s’y reflètent. Réalité vue, devinée et déviée par le décor. Des quatre hautes montagnes qui entourent Boulemane, cuvette dont l’horizon est oblitéré, naquit cet attrait pour la verticalité, la monumentalité et tout ce que cela suppose d’inaccessible et de vertigineux. Cette impression que l’on n’y arrive jamais, que tout est dans le faire et le refaire, et que l’ascension compte bien plus que le sommet. Cette monumentalité, on la retrouve bien sûr dans l’aventure de ses œuvres de grandes dimensions (Incantation en trois temps, 2001), mais aussi dans ces coups de pinceau à bords perdus, rompant les bords et laissant partir la ligne vers l’inconnu, comme pour fermer l’horizon du cadre. Abdelkébir Rabi’ nous racontait tout cela, et parlait de la lumière, alors que le soleil de midi, entouré de pierres blanches, nous aveuglait, littéralement. Être assailli par la lumière durant une telle discussion, voilà qui me fait sourire, après coup. D’autant plus que, quelques heures plus tard, c’est la même sensation qui vous attend dans son atelier, devant l’éclat des toiles blanches en préparation.

À Casablanca où il vit aujourd’hui, l’horizon se rappelle constamment à vous, et offre de nouvelles perspectives. Nous avons finalement terminé la promenade devant un café et un faux palmier en plastique, décidément moins vrai que nature. Et par cette conclusion implacable sur la laideur du faux qui veut imiter le vrai. Malevitch le disait déjà : l’art n’est certainement pas voué à imiter. Cette vision de la démarche artistique traverse l’histoire de l’art et particulièrement celle du xxe siècle et de l’abstraction. Et elle renferme un paradoxe : c’est par la maîtrise technique et l’observation de la nature que l’artiste parvient le mieux à s’extraire de la copie, et il n’a pas fallu attendre l’art moderne pour le vérifier. La preuve s’impose ici avec les remarquables fusains Étude d’arbre (1984) et Roches Noires (1985), où la complicité de l’oeil et de la main, les caractères de l’ombre et de l’espace, se révèlent magnifiquement. La réalisation technique au service d’un réalisme débouche pourtant sur une stylisation et une abstraction étonnante. La copie s’élève cette fois au-dessus du réel.
C’est le paradoxe du palmier.

L’ATELIER ET LES INFLUENCES

Je vois la mort s’étendre à toute la création
Faisant succéder l’anéantissement à
l’anéantissement
Qu’on traite la vie délicatement
Car je ne fais que suivre la trace de mes
compagnons
Abu Al‘ala’al-Ma‘ari

Abdelkébir Rabi’ raconte ensuite la découverte de la peinture, de l’impressionnisme, le contact des Orientalistes et des Postimpressionnistes, la découverte de la famille artistique marocaine incontournable, avec les démarches de Jilali Gharbaoui, Ahmed Cherkaoui et d’autres. On y croise l’abstraction lyrique, la recherche sur le signe, la trace calligraphique, les possibilités de la matière, mais aussi les retrouvailles de certains aspects décoratifs. Le milieu parisien ensuite, avec l’Académie de la Grande Chaumière, les musées et les lectures, les peintres de la tradition française de l’après-guerre qui vont poser et amener les questions indissociables de l’œuvre du peintre : les jeux de cache-cache entre abstraction et figuration, les possibilités du dessin, de la couleur. Parmi ces influences et ces rencontres déterminantes, on retrouve Alfred Manessier avec son évolution non figurative et sa réflexion sur la nature, Jean Bazaine et sa recherche sur la lumière, Maurice Estève, ou l’essentiel Pierre Tal-Coat de l’École de Paris.

Peinture, sur les traces des grands noms du Maroc, des Orientalistes, mais aussi sur celles de Degottex d’un côté, ou de Nicolas De Staël d’un autre. Illustration souriante de cette influence avec les études sur la médina dans lesquelles les formes et couleurs prennent le pas sur le réalisme. Lectures aussi, celles de Wassily Kandinsky, Paul Klee ou Kasimir Malevitch. Recherche spirituelle encore, avec l’étude et l’exigence du soufisme et de ses penseurs.

Sans vraiment suivre un cursus académique malgré l’importance des rencontres comme celles de Jacques Busse (professeur à la Grande Chaumière) et de l’historien d’art et critique Bernard Dorival, l’œuvre de Rabi’ se nourrit de ces influences diverses, élargit son champ de réflexion, et d’action Mais dans son atelier, outre ces références, c’est aussi entre Jacques Brel et Ibn Arabi que l’on se tient, dans une atmosphère palpable de croisement des genres.

Croisement des genres et des savoirs : la peinture de Rabi’, baignée de culture et de spiritualité soufie, se nourrit d’Orient et d’Occident, se positionne non pas sur les origines ou les frontières, mais sur la justesse de l’acte, l’intégrité du but et de l’action. Une mystique ouverte, une nourriture spirituelle qui confèrent à ses œuvres un statut universel tout en restant dans une modestie pourtant rigoureuse. C’est là, sans aucun doute, que réside une des particularités de l’identité de son œuvre.

Cette atmosphère de croisements et de profondeur surgit du lieu de création comme de la marche. Immédiatement, gorgé de ses études et de ses œuvres les plus contemporaines, l’atelier restitue l’aboutissement actuel – soit rien d’autre qu’une étape de plus – de ses recherches. Le fil des images et des contributions qui suivent vous y amèneront, à ce travail sur la lumière et l’ombre, à l’importance de la trace et de l’effacement. L’atelier rappelle encore ce que l’on a vécu dehors : la dimension temporelle, des toiles parfois laissées de côté durant des années, histoire que le sablier s’en occupe, la préparation des blancs encore et encore travaillés. Au thé, au café, au henné, au papier de verre. La cuisine personnelle de l’espace de l’atelier, ou comment transformer l’espace en surface, en cerner les contours, en prendre la mesure. Dialoguer avec le vide, siphonner les sens par le blanc pour arriver à sa propre « nécessité intérieure 1 » dont parle Kandinsky. Pour éviter la préconception, le bavardage, l’égarement. Pour se soustraire à la futilité.

1 « Son œil (ndlr : de l’artiste) doit être dirigé vers sa vie intérieure et son oreille tendue vers la voix de la nécessité intérieure. Il pourra alors se servir de tous les moyens autorisés et tout aussi facilement de ceux qui sont interdits. C’est là la seule voie pour exprimer le Mystique nécessaire. Tous les moyens sont sacrés s’ils sont intérieurement nécessaires ».

Plus que jamais, dans les toiles actuelles de Rabi’, les yeux enregistrent l’histoire du support, ce livre sans mot. On croit y deviner un écrivain qui recherche non pas l’angoisse, mais la plénitude de la page blanche. Tous les deux pourtant si proches du vertige. Et de cette page blanche qui s’est construite se dégage la méditation, mûrissant le geste, le mouvement rapide, les premières traces de l’ombre sur la lumière. Puis à nouveau, interviennent les effets de l’effacement, de la soustraction, du grattage. Et enfin, la réapparition de la lumière par la touche de couleur, le nouvel évènement, le contrepoint.

L’étude, la recherche, le travail du blanc : la marche se révèle à nouveau essentielle. On dit parfois de Rabi’ qu’il cultive une certaine austérité, une sorte d’ascétisme. Certes. Mais on peut y déceler également une certaine jouissance dans le travail mesuré, dans la lenteur, dans le chemin. Presque comme une provocation vis-à-vis du temps objectif. Et puis ensuite, dans une seconde phase, le geste physique est tout sauf ascète ; là la chorégraphie, la musicalité interviennent, et après la respiration retenue, tel un tireur à l’arc, le peintre décoche son geste avec une visée précise, et longuement calculée.

 

LE TEMPS D’ABDELKEBIR RABI’ ET LE PARADOXE DE L’AVEUGLE

« Et l’on voit que l’affinité générale des œuvres, qui n’a pas été affaiblie par des millénaires, mais au contraire a été peu à peu renforcée, ne réside pas dans l’extérieur, dans l’extériorité, mais dans la racine des racines – le contenu mystique de l’art. Et l’on voit que l’appartenance “à une école”, la chasse à la “tendance”, la recherche de “principes” et de certains moyens d’expression propres à une époque dans une œuvre, ne peuvent que nous égarer et aboutir à l’incompréhension, à l’aveuglement et au mutisme. L’artiste doit être aveugle vis-à-vis de la “forme reconnue” ou “non-reconnue”, sourd aux enseignements et aux désirs de son temps ».
Kandinsky, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier.

« Les hommes ont peur du libre arbitre qui est, pourtant, le seul état d’esprit possible pour l’enregistrement du beau. Victimes d’une époque critique, sceptique, intelligente, ils s’acharnent à vouloir comprendre au lieu de se laisser aller à leur sensibilité. Ils croient aux faiseurs d’art, parce qu’ils sont professionnels »
Paul Klee, Fonctions de la peinture.

Un paradoxe encore. Observateur aigu, ouvert et omnivore, Rabi’ se rend néanmoins aveugle à beaucoup de choses. Il reste dans son temps propre. Loin de l’agitation ou des provocations, de renversements bruyants de petites ou grandes valeurs morales ou esthétiques, loin des poses des artistes du jour, la peinture ici fouille sa nécessité, écoute ses silences pour parvenir à sa plus profonde essence. C’est bien d’un spectacle exigeant qu’il s’agit, que l’on recroisera dans le futur, derrière lequel on sent les heures d’observation, l’obstination, et la chorégraphie de la réalisation. C’est bien toute sa méditation qui nous enrobe et nous rappelle au temps fondamental. J’appelle ici temps fondamental celui qui, malgré toutes les tentatives du monde contemporain à nous entraîner dans la vitesse hurlante, nous ramène à la respiration du monde, au rappel au calme, sans oublier pour autant le vertige du compte à rebours. Ouvert, attentif aux frissonnements du monde mais protégé d’une armure d’intériorité, se tournant vers le dedans : c’est le paradoxe de l’aveugle.

Ce livre est celui de plus de trente ans de travaux et de partages de réflexions, et d’une belle compagnie. Huiles sur toiles et sur carton, collages, études, fusains, encres, acryliques : les techniques et les formats s’y déploient dans un foisonnement qui, comme le souligne Martine Arnault Tran, se joue de la chronologie. Toujours placées sous la présence rassurante du pinceau, de la brosse, de l’outil, ces œuvres s’articulent dans leur totalité et autour de cette fameuse ligne qu’elles partagent.

Insister sur ceci encore, pour prolonger le témoignage des « Fragments de parcours » de Moulim El Aroussi dans lequel il évoque l’évident investissement de Rabi’ pour ses étudiants : son engagement.

L’art, la spiritualité et la science partagent une qualité magnifique quand ils sont en de bonnes mains : le doute. La preuve que l’on peut tout recommencer. Que l’on ressent beaucoup, mais qu’on ne sait rien. Abdelkébir Rabi’, non seulement, nous l’écrit, et nous le dessine dans toutes ses lignes, ses musiques et ses langues personnelles, mais il le communique avec une générosité qui rend indissociables les marches de sa vie et de son œuvre.

François Delvoye
Bruxelles – Casablanca, février 2009

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