Le rocher insolite

     La montagne et la vallée, les arbres et  les rochers, le ciel et le grand air. Des éléments fondamentaux d’une nature intégrale. Ils embaument l’âme et enchantent la pensée. Ils raffinent les sens et exaltent l’être à travers  un état méditatif infini. Et, dans un élan vertigineux, ils l’élèvent  vers l’absolu. Celui qui se joue entre végétal et minéral, entre chute et élévation, entre enracinement et éclosion, entre immanence et transcendance. N’est-ce pas là le principe vital à valeur intrinsèque qu’exprime si pertinemment toute action qui interroge l’éternité ?

    C’est à travers ces éléments essentiels que j’essaie de retrouver mon temps passé. Ce temps immuable de la mémoire dont j’aime retrouver la trace dans mes grands fusains sur papier que je réalise, à chaque fois qu’un sérieux vague à l’âme m’envahit. Quand ce n’est pas cette tension refoulée qui se manifeste promptement, à travers un élan fulgurant. Cet élan qui marque son passage sur une surface sensible et épurée, pour prendre corps dans l’autre aspect présumé de mon art, celui dans lequel je m’identifie.

Pour éviter que ma pensée ne s’égare, pour que mon esprit ne se dilue dans une spéculation aléatoire, je fixerai ma réflexion sur un point déterminé. Un point de repère qui semble défier, par sa fixité et son aspect inaltérable, la cadence implacable d’un temps infini. Il s’agit d’un rocher de taille imposante, à la structure singulière, aux formes vigoureusement tranchées par la seule nature.

     Ce rocher au caractère étonnant, est constitué de quatre blocs agencés superbement dans un équilibre inébranlable. Une masse à l’aspect paradoxal et puissant qui pourrait évoquer, étrangement, une sculpture monumentale archaïque. Je l’ai fixé dans un grand dessin que j’ai marqué d’un signe rouge énigmatique, comme s’il était animé d’une force occulte à l’effet envoûtant.
Vous le reconnaîtrez sans effort. Il s’est implanté là et pour toujours, à quelques pas de la maison familiale, tout près d’un ravin et à la lisière d’une pinède opaque qui recouvre tout le bas du flanc de la montagne. Des arbres foisonnants l’entourent dignement pour le célébrer de leur hauteur, et lui donner l’air hermétique d’un sanctuaire qui fixe l’histoire insondable de  cette  contrée montagnarde.
    Si vous prêtez l’oreille comme j’aime bien le faire, quand le mal du pays me ramène dans ces lieux solitaires, vous entendrez, comme venu des profondeurs et dans un silence ambigu, l’écho d’une litanie mystérieuse. Interloqué, vous tressaillirez. Et le souffle d’une voix affectueuse vous interpellera, pour vous rassurer en vous souhaitant la bienvenue.
Ainsi, dans votre perplexité, vous conviendrez que les lieux sont toujours engageants, quand ils sont parsemés de rochers qui résistent obstinément aux rigueurs du climat et aux effets aléatoires des intempéries. Parce que les rochers, dans leur présence inaltérée, savent fixer les repères, quand les hommes, dans leur indifférence et leur insouciance, tendent souvent à  perdre le sens du passé.

     Cet étonnant bloc de pierre, qu’une volonté mystérieuse a installé avec justesse, dans un aplomb imperturbable, n’a jamais été l’objet d’un quelconque intérêt. Je l’avais repéré et fréquenté très tôt dès ma petite enfance. Faute de pouvoir l’escalader à mon bas âge, je me contentais d’en faire le tour pour indiquer sur le sol, comme pour marquer l’heure, la trace du mouvement de son ombre changeante qui se détache distinctement sur un fond d’herbes sèches et de cailloux épars.
    Dès que je pouvais atteindre son sommet, je m’y installais pendant des heures, avec la douce sensation d’être ailleurs. Je dénombrais les cimes des arbres surplombant élégamment une forêt touffue, je contemplais les nuages dans leur variation intermittente, sous l’effet imperceptible d’une brise légère. Et tout en haut,  sur le fond resplendissant d’un ciel magnifique, je m’amusais à suivre le déploiement alternatif du vol des corneilles qui nichent dans les crevasses des crêtes.
      Mais voilà qu’un jour d’été, alors que j’étais bien à l’aise là haut sur mon perchoir, je m’étais laissé emporter dans une rêverie apaisante. L’esprit divaguant, les jambes pendantes, je m’étais assoupi. Et tout d’un coup, mené par un mouvement subit, me voilà à la renverse sur le sol, avec une petite douleur au bas du dos et quelques égratignures insignifiantes. Plus de peur que de mal, mais je me gardais bien d’en parler. Je ne voulais pas être privé des moments d’évasion que je vivais pleinement près de mon rocher bienveillant.

     À chaque fois que l’appel des espaces idylliques de mon enfance me ramène au terroir, ma mémoire se déploie pour retrouver ses repères en magnifiant le passé. Et quand, pour sceller les retrouvailles, je revois, dressé obstinément et au même endroit, mon rocher insolite, mon cœur palpite fortement, mon regard se brouille et mes yeux s’embuent d’émotion.

    Néanmoins, et au-delà de toute approche suggestive ou de toute considération arbitraire, ne faudrait-il pas relever que cet étonnant bloc de roche, comme installé mystérieusement par quelque volonté suprême, dans un lieu idéal et dans un équilibre infaillible, n’est pas à l’abri des aléas de l’action des hommes ? Des esprits insoucieux pourraient bien n’y voir qu’un vulgaire amas de pierres, tant que notre patrimoine naturel n’a pas l’attention qu’il mérite. Un patrimoine fabuleux qui périt de jour en jour, sans que les consciences ne s’éveillent, pour nous mettre en garde et faire front à l’irresponsabilité et à l’insouciance.

          Et d’une manière exhaustive, n’est-il pas temps de mettre en évidence les défaillances, pour déterminer la carence qui continue de mettre en péril le potentiel naturel national ? Ne devrions-nous pas assimiler la notion du progrès et du développement, à la conscience que nous avons de l’intérêt que nous portons aux ressources naturelles du pays ?

     Ne devrions-nous pas prêter toute l’attention à ces questions qui me semblent judicieuses ? C’est, incontestablement, de notre devenir qu’il s’agit. Et au-delà de toute argumentation, aussi plausible soit-elle, c’est une vérité immuable qu’aucun principe ne peut voiler.

le 26 novembre 2016
Abdelkébir RABI’        

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