Les Habous
Un appel en lumière

par

Préambule

 

… On me dira, peut-être, que ce souci ne concerne que moi ; mais non ; si un individu s’expose avec sincérité, tout le monde, plus ou moins, se trouve mis en jeu … Impossible de faire la lumière sur sa vie sans éclairer, ici ou là, celle des autres.
(La force de l’âge, Simone de Beauvoir)

Si je commence par cet extrait allusif, c’est pour mettre en évidence la valeur intrinsèque des réminiscences, quand elles déterminent le sens profond d’une expérience et d’un vécu.

Le contenu de ce passage va, non seulement dans le sens de mes intentions, mais il m’aide à les clarifier et me permet d’éviter toute équivoque susceptible de perturber le sens de mon propos. Car, en définitive, confier ses souvenirs, n’est-ce pas aussi, révéler l’état fragile et vulnérable de tout son être ?

Quant aux reproductions qui accompagnent mon texte, j’ai tenu à ne montrer aucun tableau en entier pour éviter tout caractère documentaire superflu. C’est une série de détails qui vont se succéder, fragmentés et en désordre pour indiquer, comme des sensations instantanées, l’étape de gestation d’une œuvre, en occultant la globalité de son état final.

C’est aussi pour mettre en évidence une logique qui correspond à celle qui régit la mémoire. Et la mémoire, n’est-elle pas faite, justement, d’une fragmentation d’images qui se mêlent et se démêlent, disparaissent et réapparaissent, s’estompent et se précisent au gré des impondérables et des vicissitudes indéterminées de l’existence ?

J’ai cité la mémoire. Cela me permet de commencer par le moment fatidique d’un voyage anodin, quand la fatalité a amené un enchaînement inévitable de situations qui ont marqué profondément ma sensibilité d’artiste et déterminé, sensiblement et définitivement, toute ma vision de peintre.

Résurgence d’un fragment de mémoire

Quand vous débarquez, pour la première fois dans une grande ville, attendez-vous à bien des déboires. Surtout si vous y arrivez par train, un certain matin de fin septembre dans une gare tumultueuse qui abonde de voyageurs qui se croisent et s’entrecroisent en dentelle.

Vous, vous n’êtes pas pressés de quitter les lieux, parce que vous n’avez pas de destination précise. Vous avez tout votre temps, puisque vous êtes venus déambuler dans cette ville que vous voulez découvrir et dont on dit, qu’elle est immense, accueillante, généreuse mais cruellement oppressante.

Vous n’avez, comme bagage, qu’un sac à bandoulière que vous déposez à vos pieds, quand vous vous êtes mis à l’écart pour mieux suivre, d’un regard amusé, le mouvement agité de ceux qui partent et de ceux qui arrivent. Vous vous délassez en observant l’allure comique de ces gens qui courent en costume et cravate, serviette à la main, pour rattraper un train qui est déjà très loin. Essoufflés, ils s’affaissent sur un banc, desserrent leur cravate, s’essuient le front d’un geste las et semblent murmurer : « rien ne sert de courir… »

Les moments d’effervescence passés, un certain calme s’installe, précédant l’arrivée d’un autre train. Et vous, vous êtes toujours là, comme si vous attendiez quelqu’un qui tarde à venir. Votre attitude indécise et votre bon air songeur, montrent bien que vous êtes venu d’ailleurs, et que vous ne vous êtes pas encore fixé sur une destination précise.

Évidemment, cela n’a pas échappé à ceux qui vous épient de loin. Il y a le vendeur de journaux qui vous propose les dernières nouvelles, cette femme portant un enfant en bas âge, qui vous présente des mouchoirs en papier et des cigarettes en détail, cet infirme qui vous interpelle pour vous attendrir sur son handicap et son état pitoyable, ce « sniffer », au regard hagard, qui essaie de sourire à tout le monde, en balbutiant, ce qui veut peut-être dire : bon voyage ! Il y a aussi ce poivrot, titubant et puant fortement le mauvais alcool, qui clame, d’une voix nasillarde, à qui veut l’entendre : « vive le roi ! ». Et ce cireur qui, fixant vos chaussures peu luisantes, vous fait signe de leur donner un bon coup de brosse, et avec une insistance insolente, prit votre pied et le plaça d’un geste leste sur sa boîte à cirer.

Vous jetez un coup d’œil à l’horloge de la gare, il est déjà midi. Et vous, vous êtes encore là. C’est à ce moment que quelqu’un vous accoste, souriant et déterminé pour vous dire qu’il est chauffeur de taxi et qu’il vous offre ses services, si vous voulez aller quelque part. Vous hésitez avant de lui répondre, qu’effectivement vous vous apprêtiez à partir. Mais pour aller où ? Vous n’en savez rien encore. Vous lui expliquez que ce qui vous tenterait peut-être, serait de faire un grand tour en ville. Il vous prend pour un touriste, même si vous n’en avez pas l’air, vous parle français, vous raconte qu’il maîtrise trois langues, qu’il connaît toutes les bonnes adresses : les bazars, les restaurants, les hôtels, les boîtes de nuit et même les boîtes de jour ; enfin tout ce qui peut vous faire plaisir. Il précise, en clignant de l’œil, qu’il a toujours une devise : bien servir le client. En voyant que vous avez la tête ailleurs, il réalise qu’il vient de rater son coup, et il change de discours. Pour vous rassurer, il ajoute qu’il est de bonne famille, qu’il a femme et enfants et qu’il fait sa prière. Quant à ses services, en homme honnête, il vous promet de vous faire le meilleur prix, et cela s’entend, sans user du compteur.

Vous vous apprêtez à le suivre quand, grande surprise, votre sac à bandoulière n’est plus à vos pieds. Ah ! Ce maudit cireur, s’il tombait entre vos mains !

Cette aventure burlesque que je viens de raconter, je l’avais bel et bien vécue. Venant de Fès où je menais une vie tranquille, j’étais arrivé à Casablanca, pour la première fois, au tout début des années soixante-dix.
J’envisageais de refaire ma vie dans cette grande métropole, pour me rapprocher des grands foyers de l’art, afin de donner une pulsion nouvelle à mon activité de peintre. C’était un moment de créativité d’une effervescence particulièrement intense, dont il faudrait bien, un jour, faire l’éloge. Mais tout ceci, c’est une autre affaire.

Perplexe et sans bagage, je ne pouvais que me lamenter sur mon sort. J’avais la faiblesse de vraiment croire que ce qui m’était arrivé, ne pouvait être qu’un mauvais présage. Mettez-vous à ma place ! Dans l’état où j’étais, que me restait-il à faire ? Une seule idée me revenait sans cesse : reprendre le train et quitter cette ville qui m’était apparue hostile, et où il me fallait, tout le temps, rester vigilant et ouvrir l’œil pour ne pas me faire avoir ?

Mon chauffeur de taxi, appelons-le Brahim, me voyant pester, oublia son français et sa maîtrise des langues pour rétorquer d’un air apitoyé, que je ferais mieux de changer d’air. Puis, dans un accent viril et en casablancais pur, il me lança : « watta koulbouk amskine ! » (on t’a bien eu, mon pauvre !). Sur le moment, je n’avais pas bien saisi le sens de sa parole. Mais je lui répondis, que tant qu’on n’a pas touché à mon portefeuille, tout pouvait s’arranger. Cela le rassura pour sa course, parce qu’il avait failli partir. Comme je l’avais trouvé drôle et sympathique, nous étions devenus de bons amis.

Et voilà ce brave Brahim qui allait s’occuper de moi, en prenant les choses en main. Bienveillant et résolu, il me retira de cet endroit où, en voulant faire briller mes chaussures, je m’étais fait arnaquer. Je l’avais suivi, résigné, désabusé et l’air bien maussade. N’est-ce pas que c’est dans les moments de détresse que la sensibilité est à fleur de peau ? D’autant plus que j’avais perdu, avec mes effets personnels, mon matériel de dessin, dont je comptais me servir pour rehausser mes notes de voyage.
Et pour un artiste, être privé de ses outils est une réelle infirmité.

J’avais expliqué cela à Brahim, et avec une petite fierté mal dissimulée, il me parla de ses années de collège, de son professeur de dessin ; mais aussi de Chaïbia qu’il connaissait bien et de son art qu’il avait eu l’occasion de voir, en insinuant, avec un air hilare, que s’il s’essayait à la peinture, il serait capable d’en faire autant et peut-être mieux encore. Il était bien ravi de voir qu’il avait affaire à un artiste et était même disposé à m’accompagner, toute la journée s’il le fallait.

Il prit l’allure d’un vrai guide, pour me parler d’un quartier où je pouvais trouver tout ce dont j’avais besoin. Un quartier attrayant, prisé par les étrangers, par les amateurs d’effets traditionnels et d’articles de bazar, mais aussi, réputé pour ses éditeurs arabophones et ses librairies à vocation islamique.

Et me voilà entraîné dans une balade qui allait m’emmener, sans m’en rendre compte, dans ce quartier que m’avait signalé Brahim, et dont, jusque-là, j’ignorais toute existence.

« Nous sommes aux Habous ! » s’exclama mon guide, en accompagnant sa parole d’un geste gracieux, comme il l’aurait fait pour un touriste de marque.

Ébahi, je le suivais sans m’empresser. Il marchait à grandes enjambées mais, grâce à sa grande taille, à son crâne fraîchement rasé et à sa moustache épaisse, j’arrivais facilement à le retrouver quand il m’arrivait de le perdre de vue, au milieu du grouillement des passants. De temps en temps, je m’attardais devant un élément architectural pour observer les détails d’une ciselure ou l’élégance d’un ornement. Cela avait fini par l’intriguer. Il ralentissait, et d’une voix mesurée, me parlait d’affaires immobilières et d’opportunités rentables. Pensait-il que mon intérêt serait, éventuellement, la location, ou peut-être même l’achat d’une maison ? Surtout quand je lui avais exprimé mon regret de ne pas pouvoir visiter l’intérieur d’une demeure, regarder à travers une fenêtre ou aller sur une terrasse. Il m’expliquait, arguments à l’appui, qu’il a une grande expérience dans l’immobilier, dans les pas-de porte, et qu’en fait de ruses et de ficelles, il en savait quelque chose.

Mais, j’étais tellement subjugué par ce qui s’offrait à mon regard que je n’écoutais plus rien de ce qu’il disait. Je ne pensais même plus à ma déconvenue de ce matin fâcheux, dont le souvenir n’avait pas fini de me harceler. Je me sentais transformé, envahi par une sensation nouvelle qui dissipait la mélancolie qui affectait affreusement mon moral. Je voulais prendre le temps qu’il fallait pour tout découvrir par moi-même, sans personne pour me bousculer, me dire que je traînais le pas ou que j’étais mauvais marcheur. Même pas Brahim qui me servait gentiment de guide, mais qui voulait me faire avaler, sans vergogne aucune, son histoire d’immobilier et de bonnes affaires. Il avait saisi mon embarras et, en homme alerte, avait réagi en me faisant comprendre qu’il avait d’autres courses à faire et, si je pensais que je n’avais plus besoin de sa présence, il préférait partir.

Me voilà donc seul, transporté, comme dans un songe merveilleux, avec une préoccupation majeure : m’imprégner profondément de cette ambiance qui stimulait mes sens et me rappelait, les moments précieux qui m’avaient vivement marqué, quand j’allais planter mon chevalet dans les ruelles tortueuses de la mémorable médina de Fès. Je voulais engorger ma vue de tant et tant de choses et aviver mon esprit de cette atmosphère engageante qui se révélait à chaque coin de rue. Elle apparaissait manifestement, dans des attitudes bienséantes, imprégnées de courtoisie et de bonnes manières, que seul un milieu authentique et pieux, pouvait encore connaître.

Je voulais poursuivre le mouvement imperceptible du soleil à travers le rayonnement doré de cette belle fin d’automne. Ce rayonnement qu’illuminait superbement, les constructions sans hauteur, à la mesure de l’homme et à l’échelle des grandes ouvertures en voûte que soulignent, élégamment, des ornements sobres et puissants.

Je voulais aussi m’émerveiller face à cette clarté magnifique, qui s’exprimait dans un rapport judicieux de clair-obscur que seul l’artifice de l’art pouvait bien saisir. Ou encore, fixer la trace de ces effets admirables qui m’enchantaient, m’excitaient et attisaient si ardemment mon désir de peindre.

Il avait fallu, à l’heure du crépuscule, l’appel solennel à la prière pour m’arracher, promptement, de cette douce béatitude, qui figeait le temps en anesthésiant ma pensée. J’étais dans un état idéal pour le recueillement et la ferveur. Un état qui me prédisposait à élever mon esprit pour que s’assimile, l’intensité d’une vision récente, à la profondeur d’un acte de dévotion et de piété.
Cet acte qui m’interrogeait et à travers lequel j’éprouvais un sentiment de fatalité particulièrement réconfortant et apaisant.

Le lendemain et de bon matin, me voilà quittant l’hôtel que m’avait indiqué Brahim, quand il avait décidé de me fausser compagnie, en me laissant prestement, à ma flânerie et à ma nonchalance.

J’avais mis, dans mon nouveau sac à bandoulière, mon nouvel attirail de peintre que je m’étais procuré le soir d’avant, bien décidé à sillonner, en solitaire, le quartier des Habous où j’avais déjà situé mes repères. J’avais hâte de revivre tout ce que j’avais ressenti la veille, mais cette fois-ci, je le vivrai plus intensément, à travers le dessin et la peinture, pour en laisser une trace indélébile et marquer cette journée que j’évoque toujours avec une tendresse singulière.

Assurément, tout ce que je voyais, valait la peine d’être peint : les arcades aux courbes majestueuses qui cernent avec fermeté, de larges passages animés de bousculades, des colonnades fines qui se sont mises debout, pour ponctuer d’une belle cadence des zones de pénombre aux nuances ocre et or. Une pénombre, couleur de miel, qui renvoie, sensiblement, sur les murs blanchis à la chaux, une réverbération précieusement violacée que seule la transparence d’un effet d’aquarelle pouvait bien dépeindre.

À l’écart de l’animation des artères commerçantes, des ruelles paisibles, quelques passants, et de temps à autre, des enfants espiègles qui se racontent des choses avec de grands éclats de rire. Les habitations aux portes closes, et en levant les yeux, ces belles petites fenêtres, discrètement entrouvertes, mais qui ne montrent rien, sinon ce qu’on peut deviner de la chaleur des foyers et de l’intimité des intérieurs.

Les petites boutiques bourrées d’habits traditionnels, les bazars avec leurs étalages d’articles de cuivre et de cuir, de poteries,de tapis aux mille et une couleurs, et de toutes sortes d’objets dont les touristes sont bien avides. Et ces commerçants, qui interpellent des clients éventuels, avec de grands gestes de bienvenue, la malice au coin de l’œil et l’air bien affable pour écouler leur marchandise.

Tout m’enchantait et m’en mettait plein la vue. Fallait-il, vraiment, être amorphe ou, peut-être, canne blanche pour ne rien voir de tout cela ?

Et tout en évaluant l’authenticité de ce quartier pittoresque, au charme unique, je ne cessais de scruter les éléments architecturaux pour y déceler l’ingéniosité des agencements et le secret de leur harmonie. Ah ! Si j’avais un urbaniste à mes côtés, un architecte ou un bâtisseur quelconque, pour m’aider à donner un peu de sens aux interrogations qui me pressaient de toute part.

Je m’interrogeais sans cesse : quel était l’historique de ce magnifique ensemble urbanistique, conçu comme une médina dans toute son originalité et dans toute son âme ? Qui pouvait bien en être le concepteur ? Quelles étaient ses raisons pour avoir choisi d’édifier un ouvrage de cette envergure, dans un emplacement en cuvette ?

Et l’utilisation récurrente de la pierre poreuse que l’on retrouve partout, serait-ce une sorte d’archétype qui pourrait évoquer, éventuellement, l’originalité d’un style ou la singularité d’un concept ? Un concept qui aurait déterminé, superbement, les traits distinctifs de deux grandes mosquées que surplombent, deux minarets imposants. L’un, digne dans sa forme, raffiné dans son ornementation, dominant, majestueusement, l’agitation d’une foule insouciante ; l’autre, là-bas plus loin, dressant fièrement sa silhouette en hauteur. Tel un grand « alif », tel un signe de foi à travers lequel, la communauté, en ces lieux, pouvait reconnaître son appartenance et son éthique.

Il y avait aussi cette prise en compte judicieuse du mouvement de la lumière et de son orientation, et cette corrélation, minutieusement étudiée, du clair et de l’obscur. Ne seraient-elles pas l’expression latente d’une vision créatrice éclairée ? Quant au rapport du plein et du vide, cette jonction parfaite du « ni plus ni moins », la mesure de toute sagesse et l’idéal de tout grand art, quel était son mystère ?

Quant à la répartition pertinente de ces espaces d’ombre particulièrement apaisants, peut-être était-ce pour ramener aux esprits le parfum d’une authenticité perdue ? Cette authenticité qui magnifiait l’ombre, au temps où le spirituel se vivait encore au quotidien.

Je m’étais dit qu’il doit bien y avoir des documents et des traces écrites que je pourrais consulter, pour satisfaire ce besoin de connaître et de comprendre, apprécier et aimer un peu plus. Je m’étais promis, dès que je pourrais, d’aller jusqu’au bout de mes investigations pour trouver toutes les informations susceptibles de m’éclairer.

Pour le moment, je m’étais contenté de me renseigner auprès de quelques commerçants dont l’allure grave me faisait croire qu’ils étaient garants d’une mémoire et qu’en m’adressant à eux, je pouvais être mieux informé. Mais tout ce que j’avais pu apprendre m’avait laissé sur ma faim.

Je dois cependant reconnaître que j’avais retenu que la réalisation de ce chef-d’œuvre urbanistique était confiée à des architectes français, Henri Prost et quelques autres, que l’édification date de l’époque du protectorat et qu’elle avait commencé en 1918, pour se terminer en 1955, à la veille de l’indépendance.

En fin de compte, puis-je dire ceci : une grande métropole qui se développe sans cesse, en largeur, en hauteur et dans tous les sens. Et, quelque part, en son centre, un cœur fragile qui, en dépit des aléas des temps passés et des temps qui courent, continue de battre au rythme d’une culture et d’une identité. Et entre-temps, les impondérables d’une urbanisation anarchique galopante qui efface, inexorablement, tout ce qui résiste à son rythme et entrave son passage.

Et là, je change de ton pour m’arrêter à une réalité complexe et ambigüe. Je veux parler de la conscience que nous avons de notre histoire, de l’intérêt que nous portant à notre patrimoine, et de notre devoir de préserver dignement ce que nous avons hérité du passé.

Oui, « vivre c’est changer », dit l’adage. Mais quel sens donner au développement sans une apologie effective des temps d’hier et d’avant-hier ? Et quel devenir attendre sans la persistance d’une mémoire sensément sauvegardée ? Celle des Habous, certes, mais aussi celle de Casablanca et celle de tout un Maroc à l’épreuve du progrès et du changement.

J’ai une question à poser. Je me la pose à moi-même et je la pose à vous qui me lisez : comment, nous Marocains d’aujourd’hui, assumons-nous les péripéties de notre passé, et en l’occurrence, ce que nous a légué l’époque du protectorat ?

L’interrogation dépasse, évidemment, le cadre de mon propos, mais on pourrait trouver, éventuellement, le moyen d’ouvrir un débat sérieux autour de cette question cruciale. Peut-être arriverions-nous à déceler quelques failles, qui nous indiqueraient la raison pour laquelle notre rapport à la mémoire a toujours été énigmatique ?

Pour ma part, je réfléchis et je me demande : ou bien c’est une inconscience irrémédiable qui a déterminé, définitivement, notre façon de penser jusqu’à l’absurdité, et notre manière de voir jusqu’à l’aveuglement ? Ou bien c’est une volonté délibérée d’anéantir toute trace d’un vécu, en supposant que le devenir peut advenir sans commencement ? Ou encore, c’est maladif, parce que nous avons un penchant amnésique ? Et si c’est le cas, il y aurait bien des soins appropriés et peut-être même, une potion magique pour circonscrire le mal.

Je l’ai déjà dit, il y avait tant de choses qui subjuguaient les sens et grisaient l’esprit. Du lever du jour jusqu’à son déclin, j’avais traqué les arcanes de tout ce qui stimulait mon regard pour célébrer par mes moyens de peintre, la splendeur de ce patrimoine qui défie, superbement, la modernité.

Il m’était arrivé de m’arrêter pendant de longs moments, en plein milieu d’une rue passante qui grouillait de monde, pour avoir un point de vue qui me permettait de mieux saisir le rythme de ce qui m’entourait. J’avais la sensation que l’animation tournait autour de moi, comme si j’étais devenu l’axe d’un manège. Je me laissais envoûter jusqu’à la limite du vertige, pour que les formes s’effritent et diluent leurs contours, pour que les couleurs s’étalent et se projettent comme des taches, faisant vibrer, allègrement, les effets chatoyants d’une lumière morcelée.

Ma perception du réel se brouillait. Seul l’effet d’une image éparpillée persistait, me faisant cligner des yeux, les éblouissant jusqu’aux larmes, jusqu’à ce que mon regard bascule pour atteindre cette vision particulièrement sensible qui prédispose, excite les sens et éveille une envie profonde d’en fixer la trace pour la retrouver par la suite et pouvoir la partager.

Vous est-il déjà arrivé de mettre votre regard à l’épreuve de l’intensité d’une telle vision ? Essayez ! Vous verrez alors que les formes s’émiettent pour perdre leur consistance, et les couleurs se mettent en désordre pour inverser leurs effets palpitants.

C’est un petit peu cela, le regard du peintre : un regard syncrétique, étourdissant et vibrant d’émotion.

S’il vous arrive de connaître un état pareil, et de le vivre intensément, eh bien, c’est votre perception des choses qui en sera profondément marquée, et une autre qualité de regard vous fera entrevoir tout ce qui vous entoure, autrement.

Aussi, pour être plus précis, pourrais-je résumer le problème en ces termes : un regard d’abord, une émotion ensuite et à la fin, une pensée. Une pensée qui se donne à voir, pleinement, dans le sens le plus philosophique du terme. Cela est vrai, assurément, pour l’art de peindre, pour tous les arts du visible, et d’une manière, également appropriée, pour l’art de l’architecture et ses prolongements, qu’ils soient du dehors ou de l’intérieur.

En l’absence, de cette vérité obligée, point de vision artistique, juste un regard inconsistant et tristement apathique.

Et à ce propos, ne serait-il pas édifiant, si nous nous interrogions, nous autres artistes, architectes, urbanistes, adeptes d’esthétique et intellectuels passionnés, sur le fondement de la notion que je viens d’énoncer, promptement : une pensée qui se donne à voir ? Pourrions-nous affermir d’avantage cette interrogation à double entente, pour essayer de mieux cerner la logique qui détermine le processus de création, tel qu’il doit être conçu ?

Si j’indique tout cela, c’est pour évoquer l’expérience de ce jour notable, dont je vous ai déjà parlé, lorsque ma vision s’était totalement disloquée et pour qu’apparaisse l’effet troublant d’une sensation nouvelle. Mon approche de l’art a subitement basculé, irrémédiablement, de la certitude commode d’une figuration bien établie, à une quête perpétuelle d’absolu. Cette quête ardue qui est loin de s’interrompre, et dans laquelle j’entrevoie mon chemin, un chemin en labyrinthe, qui s’enchevêtre et s’entrelace, pour qu’il n’y ait jamais, aucun espoir d’issue.

Mais pourquoi espérer l’issue ? Alors que je suis, en vérité, bien à mon aise, dans mon impuissance et dans mes incertitudes, profondément épris d’idéal, l’esprit grand ouvert, interrogeant, assidûment, ma destinée.

Et voilà que j’arrive à un moment que j’attendais depuis tant d’années : rendre un vif hommage au quartier des Habous. Ce quartier pour lequel, j’ai une affection particulière. Ne m’avait-il pas été de bon augure, quand, dans ma perplexité latente, je cherchais des horizons nouveaux et pour que, d’une certaine manière, je devienne casablancais ?

Oui, Casablancais et dans tous les sens que l’on veut, pour qu’aujourd’hui je puisse dire sans ambages, mais avec émoi et nostalgie, que c’était bien au Habous, il y a bien longtemps, que j’avais eu ce coup de cœur pour Casablanca.

Vous souvenez-vous de ce bon matin, quand j’étais dans le hall grouillant d’une gare ? Je broyais du noir et j’étais, affreusement, déprimé. Surtout, après qu’on m’avait détroussé. J’avais bien failli à cet instant même, reprendre le train et m’éclipser. Mais, je ne sais par quelle bonne étoile, la « baraka » avait voulu autrement.

Comment effacer de ma mémoire, l’intensité de ces moments, quand mon émotion était à son comble, et mon esprit, complètement ensorcelé, par le prestige de ce lieu béni ? Et cet instant extrême, c’était à l’heure du crépuscule, quand j’avais pressenti le signe d’un destin. Un destin heureux, fait d’art, de passion et de dignité.

J’avais donc mes croquis, mes dessins rehaussés d’aquarelle et quelques pochades qui allaient me servir par la suite, pour la réalisation d’une série d’œuvres conservées, aujourd’hui, chez quelques amateurs d’art et dans les collections d’institutions bancaires. À chaque fois que l’occasion m’est donnée de les revoir, il m’arrive, souvent, d’avoir les yeux embués d’émotion.

Et maintenant, plus de quarante ans après, c’est avec un petit serrement de cœur, que j’ai retrouvé, égarés quelque part, des feuillets d’un carnet de croquis, quelques études, hélas ! dans un piètre état, ainsi que mon vieux sac à bandoulière.

Je prends souvent le train pour mes voyages ; je maudis toujours les cireurs des gares ; je fréquente, à l’occasion, les chauffeurs de taxi, mais je n’ai jamais revu Brahim pour l’étreindre et lui dire que je ne l’ai pas oublié.

J’arrive ici, à la fin de mon propos. Un propos, excessivement personnel, cela va de soi. Mais comment répondre à un appel, et de surcroît en lumière, sans m’émouvoir et sans verser dans une subjectivité que j’assume jusqu’au bout ? On me le pardonnera, car il ne pouvait pas en être autrement.

Casablanca, le 23 février 2015

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