— M. Rachdi, Abdelkébir RABI’ Epreuves d’ombres

Si l’on peut classer des peintres en photophobes et en photophiles, ceux qui sont obsédés par l’ombre et ceux qui sont hantés par la recherche de la lumière, Abdelkébir RABI’ serait assurément un véritable photophile. Il ne fuit nullement la lumière. Bien au contraire, il est en quête permanente de ses éclats. Il en a fondamentalement besoin tel un phalène que happe irrésistiblement tout foyer lumineux. Toutefois, RABI’ sait que seule l’épreuve de l’ombre est, peut-être, capable de l’aider à atteindre l’inatteignable intensité lumineuse.

Si RABI’, qui peint depuis plus de quarante ans, est parti d’une figuration qui fait preuve d’un indéniable savoir-faire technique, son œuvre a évolué vers une abstraction que caractérise de plus en plus une gestualité d’une extrême rigueur. Une gestualité qui n’est tendue entre noir et blanc que pour mieux ouvrir des étendues plastiques quasi-ascétiques pour une négociation de plus en plus serrée entre l’ombre et la lumière.

Ombre et lumière, quel en est le traitement et le statut dans l’œuvre de l’artiste ? Et tout d’abord, qu’est-ce qui a motivé pour ce dernier son intérêt pour une peinture figurative où il a poussé parfois jusqu’au paroxysme son savoir-faire ?

RABI’ est né à Boulemane, un village du Moyen Atlas. Son investissement du champ des arts plastiques a débuté avec le geste scripteur traçant des lettres coraniques sur des tablettes en bois où tout ce qui relève du registre iconographique est strictement banni. Mais, ce n’était qu’une fois à l’école primaire que l’élève découvre l’univers des images. En effet, les imagiers et autres livres scolaires abondamment illustrés fascinaient l’élève RABI’. On imagine aisément l’effrayante surprise du père accompagnée d’une grande déception lorsqu’il a découvert un jour une louha (tablette) qui n’est plus couverte seulement d’inscriptions coraniques, mais aussi d’images figuratives que l’apprenti y a tracées…

Depuis, la représentation figurative fascinera RABI’ qui s’acharnera à l’investir de diverses façons afin de tenter de saisir les mécanismes qui la fondent, son fonctionnement plastique, artistique et esthétique. Longtemps l’artiste scrutera le monde visible en multipliant des procédures techniques et des approches graphiques et chromatiques. Mais, ce qui saute aux yeux face à ses réalisations, c’est d’abord la permanence de sa préoccupation fondamentale : comment rendre compte du miracle des jeux des ombres et des lumières.

Certes, les sujets que RABI’ a peint dans sa période figurative le situent dans le sillage des Orientalistes : les ruelles des médinas, les places publiques, les souks…, mais, le traitement qu’il y a réservé à l’ombre et à la lumière est précisément ce qui a permis à l’artiste d’orienter, de manière singulière, sa peinture par-delà les préoccupations anecdotiques et folkloriques d’une certaine peinture orientaliste et de le rapprocher davantage de ces autres artistes qui avaient nourri une toute autre attitude orientaliste. Celle éclairée du fait qu’ils développaient un orientalisme débarrassé de fioritures narratives et exotiques pour l’exploration de nouvelles perspectives poétiques. Ce sont, par exemples, Matisse ou Klee ou, plus tard, De Staël. Artistes qui savaient s’alimenter autant de la lumière des paysages de l’Orient que des lumières dues aux vocabulaires plastiques que les Orientaux cultivaient avec grand raffinement dans leurs diverses expressions artistiques en poussant parfois l’abstraction jusqu’à son paroxysme.

Ce n’est qu’après bien des années d’un travail patient, d’un effort constant de pensée, de nombreux essais prudents afin de développer l’efficacité des formes pures, de les vivre dans leur abstraction, de m’enfoncer de plus en plus profondément dans ces profondeurs insondables, que j’arrivai aux formes de peinture avec lesquelles je travaille aujourd’hui… Cela a duré très longtemps avant que je ne trouve une bonne réponse à cette question : Par quoi remplacer l’objet ?
Kandinsky

Interrogeant la manière dont la lumière inonde le visible, RABI’ synthétise le réel en supprimant les détails au profit des plages épurées d’étendues de couleurs susceptibles d’exacerber le jeu schématisé de l’ombre et de la lumière. Et ce en faisant glisser sa peinture figurative jusqu’au seuil de l’extinction du référent réel, vers l’abstraction.

Lors d’un séjour parisien en 1968, RABI’ découvre en vraie la peinture abstraite. Immédiatement, l’univers de cette peinture le happe. Et désormais, l’artiste s’engage dans une démarche franchement abstraite. C’est que l’abstraction semble ouvrir des perspectives plus prometteuses à l’exigence de ses interrogations non seulement artistiques mais aussi existentielles et philosophiques.

L’abstraction serait liée chez l’être humain à une forte inquiétude intérieure provoquée par les phénomènes du monde extérieur. Elle ne représente pas une rupture avec le réel, mais elle est due à une épreuve intense de la réalité extérieure. Elle ne naît donc pas ex nihilo. Afin de nous orienter vers l’univers de l’abstraction transcendantale, la religion appelle justement à considérer l’immanence, à scruter les phénomènes du monde extérieur, car ils ne sont rien moins que les signes (ayat) de la Transcendance Absolue du Créateur à travers la diversité de Sa création. Le réel est troublant et sa grandeur nous renvoie à notre petitesse et provoque en nous un sentiment d’incertitude existentielle. Cela affecte nos facultés perceptives qui se retrouvent alors contraintes de se diriger vers d’autres univers pour transcender l’insoutenable confusion que nous éprouvons face au vertige de la complexité du réel.

L’attachement au réel « a pour condition un rapport de confiance totale et heureux entre l’homme et les phénomènes extérieurs alors que la poussée de l’abstraction est au contraire la conséquence d’une grande inquiétude intérieure chez l’homme provoquée par les phénomènes du monde extérieur et elle correspond, dans le domaine de la religion, à une coloration fortement transcendantale de toute l’imagination.
Worringer

C’est, sans doute, aussi cette relation d’anxiété face au réel qui a poussé RABI’ à faire glisser son activité créatrice d’une peinture figurative à une peinture purement abstraite que caractérise une gestualité qui, sous son apparence lyrique, demeure en réalité extrêmement mesurée et tendue par stratification des fonds et dépouillement des gestes qui s’y déploient pour les spatialiser et y générer, via l’œuvre de l’ombre, l’intensité lumineuse.

L’abstraction est assimilable à une double négation qui vaut affirmation. Elle est l’équivalent de l’attestation de l’unicité de Dieu dans son Absolue Transcendance, Chahada – La ilaha illa Allah (Pas de dieu sauf Allah). En tournant le dos à la représentation du monde extérieur, l’abstraction ne vise pas au fond à vider le tableau ou à nier sa capacité d’ouvrir, mais, bien au contraire, à créer en son sein les conditions de possibilité d’une révélation. Celle que le visible ne peut offrir. Ouvrir sur l’invisible pour nous couvrir de l’intensité de sa luminosité, nous réjouir et nous enchanter, tel est ce qui oriente nombre d’artistes depuis la nuit des temps. « L’art, écrit Paul Klee, ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

Dieu est Lumière des Cieux et de la Terre.
Sa Lumière est semblable à un Tabernacle où se trouve une Lampe;
la Lampe est dans un Verre;
Le Verre est comme un Astre brillant;
elle est allumée grâce à un Arbre béni,
un olivier, ni d’orient ni d’occident,
dont l’Huile éclairerait, ou peu s’en faut, même si nul feu ne la touchait.
Lumière sur lumière.
Dieu guide vers Sa Lumière ceux qu’Il veut.
Dieu propose des paraboles aux hommes.
Et Dieu est de toute chose Savant.
Coran, XXIV, 35.

RABI’ délaisse la représentation de l’espace tridimensionnel de la réalité extérieure au profit de l’étendue bidimensionnelle, l’éclairage et le jeu des ombres portées au profit d’une lumière qu’on n’atteint qu’au prix des épreuves d’ombres. Il quitte donc l’univers des apparences pour rendre possibles des apparitions, dans le sens fort des épiphanies. Les apparences représentent un écran, un voile qui cache la lumière invisible. La lumière où baignent les apparences est un éclairage. Tandis que celle qui irradie des apparitions est celle de la « Lumière des lumières ».

L’œuvre de RABI’ est, dans ce sens, un œuvre, non du voilement, mais du dévoilement… Parce que prisonnier de la mimésis, l’éclairage en peinture produit des ombres propres et portées, il confère du volume et du corps aux choses représentées, il objective. Tandis que la lumière que génère le peintre, par l’entremise de traces picturales sombres en articulation savante avec des fonds le plus souvent de blanc très subtilement modulé de diverses teintes, elle ne vise nullement à révéler les corps de quels qu’objets que ce soient, mais se révèle elle-même. Elle n’est pas éclairage de ceci ou de cela… elle est pure lumière en apparition. Ainsi, depuis que RABI’ a abandonné la figuration, les ombres qu’il peint n’ont plus rien à voir avec des ombres propres ou portées de quelques présences physiques. Elles ne sont plus le « double » d’autre chose. Elles ne sont plus dépendantes, mais vivent par elles-mêmes en toute liberté au sein des espaces plastiques qui travaillent à ouvrir vers des univers métaphysiques…

Voir dans les traces picturales de RABI’ des ombres portées, c’est penser que la lumière proviendrait de devant le tableau pour l’éclairer et, de ce fait, en ferait un écran de projection d’une source lumineuse externe. Tandis qu’en considérant les traces du peintre en elles-mêmes, la lumière paraîtrait alors comme émanant de derrière le tableau ; l’écran ne serait plus un écran de projection de lumière mais le lieu de l’avènement de celle-ci. Et les ombres qui s’y détachent seraient alors comme des calligraphies qui s’entrelacent sur des pages d’un livre de lumière, ou comme des silhouettes fantomatiques qui dansent en contre-jour telles des ombres chinoises, ou bien encore comme des figures assimilables aux structures abstraites, autant fonctionnelles que belles, des moucharabiehs caractéristiques de l’architecture arabo-musulmane. Moucharabiehs qui ne négocient avec l’intensité de la lumière physique (celle du soleil embrasant qui règne sur des contrées désertiques) que pour mieux générer les conditions poétiques d’une méditation contemplative de la beauté vibratile, celle précisément de ces astucieuses structures irisées que sont les moucharabiehs et qui sont, si l’on sait les regarder, seules capables d’orienter vers la dimension sublime de la lumière métaphysique, vers l’insoutenable « Lumière des lumières ».

Dieu a soixante-dix mille voiles de lumières et de ténèbres, s’Il retirait ces voiles, alors les splendeurs de Sa face consumeraient sûrement celui qui Le verrait.
Hadith

Le processus d’abstraction entrepris par RABI’ depuis quelques dizaines d’années fait de son expérience artistique une expérience mystique.

Une grande part de l’art contemporain s’est élevée contre la spiritualité en art. En effet, tandis que les abstractions qui ont fait la modernité artistique du début du XXe siècle, celles initiées par Kandinsky, Malévitch ou Mondrian, revendiquaient haut et fort leurs préoccupations mystiques, spirituelles et théosophiques, à partir de l’Après-guerre, l’abstraction s’oriente vers de plus en plus de matérialisme. La fameuse formule de Frank Stella « ce que vous voyez est ce que vous voyez » dit clairement l’attitude contemporaine qui domine désormais. Attitude franchement formaliste et matérialiste qui s’engage dans un processus de la désacralisation de l’art qu’il ramène à sa pure littéralité physique.

Mais, en réalité, dans un contexte intellectuel contemporain rejetant tout ce qui se réclame de la spiritualité, nombreux sont les artistes qui continuent à revendiquer leurs préoccupations spirituelles et à développer des démarches artistiques essentiellement portées sur la mystique. RABI’ en fait partie. La spiritualité est très importante dans son activité créatrice qu’orientent des interrogations existentielles gouvernées par une intériorité anxieuse et extrêmement tendue. L’on ne pourra donc percevoir à sa juste mesure sa peinture en nous limitons aux seules préoccupations formelles. Ce que nous voyons dans les œuvres de RABI’ ne se réduit nullement à la littéralité de ce que nous y voyons, mais se propose comme tremplin vers l’ailleurs, vers une intériorité profonde en résonnance avec un horizon mystique brulant. Une intériorité illuminée parce qu’habitée par la vivacité d’une sensibilité poétique qu’oriente non la logique pragmatique fondée sur la rationalité et l’entendement, mais l’intuition visionnaire. D’où cet entêtement de l’artiste à œuvrer au même endroit tel un ermite qui n’est heureux que dans l’obsession de sa quête dans le désert.

Dieu a soixante-dix mille voiles de lumières et de ténèbres, s’Il retirait ces voiles, alors les splendeurs de Sa face consumeraient sûrement celui qui Le verrait.
Khalil Gibran

C’est seulement lorsqu’un artiste pousse sa démarche jusqu’à ce qu’elle semble toucher sa limite aporétique à partir de laquelle le miracle peut survenir, qu’il commence à ouvrir véritablement un champ d’investigation infini au moyen d’un vocabulaire plastique bien circonscrit. Langage qui peut faire croire que l’artiste s’enferme dans une répétition alors qu’en réalité, il ne fait que creuser au même endroit, tel un mystique dans le désert le ferait dans son ardente quête de l’eau susceptible d’étancher sa soif du divin. « Si, dans le désert de l’existence, conseille un maître soufi, tu veux parvenir à l’Eau, à la Source de vie, veille à creuser toujours au même endroit ! ». En s’évertuant à approfondir la même problématique au moyen d’un vocabulaire plastique réduit au strict nécessaire, RABI’ aboutit à un stade où il se voit engagé dans l’approfondissement d’une voie picturale que porte en permanence une interrogation sans fond. Une interrogation profondément métaphysique qui se déploie dans le lieu physique du tableau qu’affronte le corps de l’artiste en toute sa dynamique gestuelle et dans son extrême concentration intérieure : comment créer les conditions de possibilité d’une apparition, celle d’une lumière qui n’est plus celles des apparences, qui n’est plus éclairage, mais d’une lumière qui défie les lois de l’optique parce qu’elle ne cesse d’irradier depuis l’insaisissable foyer originel ?

Mohamed Rachdi
Septembre 2008

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