Quand l’histoire s’en mêle

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Il nous arrive, parfois, de nous trouver dans des situations ou nous avons l’impression d’être comme pris au piège. C’est ce qui m’arrive en ce moment avec l’exposition rétrospective de mes œuvres à l’Espace d’Art de Société Générale (Casablanca, 2009) et aussi avec toute cette animation intense qui la prolonge.

J’ai parlé ainsi, non pas que je sois insensible à l’honneur qui m’a été fait par cette institution prestigieuse en accueillant et en présentant dignement mon travail, mais parce que j’avais tout fait pour que cette rétrospective n’ait pas lieu, pensant sincèrement que je n’étais pas suffisamment  prêt pour la faire. Etant convaincu  qu’un projet de cette envergure doit, impérativement, dépasser le cadre d’une exposition habituelle pour cerner une expérience, tracer un cheminement et préciser une démarche. Un point de repère d’une importance capitale dans  la carrière d’un artiste et un moment crucial dans l’élaboration de son œuvre.

C’est pour renvoyer ce moment à plus tard que j’ai cru bon d’avancer le prétexte d’un projet d’exposition dans  une galerie privée à Casablanca en novembre 2008. Ce qui était d’ailleurs vrai.

«  Rien à faire, m’a dit aimablement Madame El Amrani, la Directrice de la Communication à Société Générale. Votre rétrospective a été déjà reportée plusieurs fois. Cette fois-ci, ce sera la bonne. » Pour dissiper définitivement ma réserve, elle m’a mis en contact avec le nouveau responsable de l’espace d’art que je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer auparavant. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Si Mohamed Rachdi ; et en quelques instants, le temps d’un café, le projet était là : une rétrospective d’envergure avec un catalogue, des visites guidées, trois tables rondes et en clôture un colloque international sur le thème même de l’exposition, avec la publication des actes de toutes ces rencontres.

Cela m’était tombé sur la tête d’un seul coup, avec en plus, mon engagement à intervenir activement dans tous les débats. Tout ce qu’il faut pour susciter l’appréhension de l’artiste que je suis, mais aussi, juste ce qu’il faut pour séduire l’enseignant que j’étais.

Que faire ? Ou bien m’enfuir, ou bien foncer la tête baissée. J’ai choisi de foncer sans même prendre le temps de réfléchir.

La rétrospective a lieu. J’ai tenu à présenter un vaste ensemble de mon travail ; une production étalée dans le temps qui dévoile au grand jour mes tâtonnements, mes doutes, mes contradictions et mes remises en question. Je me suis présenté tel que je suis, sans artifices ou faux-semblants, avec des œuvres dont une partie importante n’était pas du tout destinée à être montrée et peut-être même allait être détruite, comme cela m’arrive trop souvent dans mes moments d’incertitude. J’ai pris le risque de tout dévoiler, me disant, qu’au fond, notre vraie force n’est-elle pas, d’une certaine manière, l’écho de nos faiblesses ? Pensez à ce que nous pouvons tirer d’un échec quand nous l’assumons réellement pour aller au-delà de nos limites. Et la recherche créatrice, quand elle est véritable, ne comporte-t-elle pas une grande part d’erreur que justifie ce va et vient incessant et incertain dans les dédales obscurs de la création ?

Mon vrai paradoxe est de travailler beaucoup, de produire peu et d’exposer rarement. Je ne suis pas un habitué des vernissages, j’évite de recevoir des visiteurs dans mon atelier, je réponds rarement au téléphone et je n’ai, comme on dit, aucun sens de la communication. Vraiment tout ce qu’il faut pour se faire oublier. Vous me voyez donc étonné de constater que mon travail est, non seulement bien suivi, mais aussi de plus en plus apprécié, alors que je ne fais absolument rien pour cela.

Vous comprenez bien maintenant pourquoi j’ai parlé de piège au début de mon propos. Et c’est ce piège qui m’a mis ce soir devant vous pour que vous parliez de la place de ma peinture dans l’histoire de l’art au Maroc.

Mais de quelle place s’agit-il ? Non, je refuse de vous suivre sur cette voie. Je ne revendique aucune place, ni aucun rôle  dans l’histoire de l’art au Maroc, par respect de la peinture, par respect de son histoire et par respect de moi-même.

Mon admiration pour les peintres dits « orientalistes », initiateurs de la peinture au Maroc et ma grande considération pour les fondateurs qui ont ouvert, grandement, la voie à la modernité, ceux qui ont déblayé le terrain pour que nous puissions faire, aujourd’hui, ce que nous faisons, m’incitent à dire, sans détours, que  l’histoire c’est d’abord ceux-là. Du haut de cette tribune, aux uns et aux autres, je rends un hommage vibrant et sincère.

Quant à ma peinture, elle s’est élaborée en dehors des écoles, des regroupements, des tendances et de tous ces mouvements qui ont animé  la scène artistique et culturelle du Maroc pendant les deux premières décennies de l’indépendance.

Quand j’ai atterri à Casablanca en 1975, beaucoup de choses intéressantes ont été déjà réalisées dans le domaine artistique. J’ai donc pris, comme on dit, le train en marche avec, comme bagage, une expérience de quelques années, enrichie par mes séjours parisiens, et une volonté immuable d’aller jusqu’au bout de mon rêve d’artiste. Il a fallu lutter, travailler et résister, car dans le milieu des peintres, on ne m’a pas fait de cadeaux, surtout de la part de ceux qui avaient, à l’époque, le monopole de la scène artistique et qui avaient une attitude de rejet manifeste frisant le mépris, à l’égard de tout nouveau venu.

J’éprouvais le besoin de faire entendre ma voie. Les questions qui étaient posées à ce moment-là et avec insistance, ne me concernaient que de très loin. Le signe, la lettre, l’intégration à l’architecture, tout ce qui se référait au patrimoine visuel marocain y compris ce discours identitaire développé qui l’accompagnait, tout cela n’avait aucun écho en moi.  Seule l’œuvre de Jilali Gharbaoui m’attirait, m’intriguait et dans laquelle je me retrouvais parce qu’elle était remplie d’interrogations existentielles qui la  situaient en marge des courants dominants à cette époque au Maroc. Une œuvre très inégale certes, mal connue à mon sens, mais qui reste, avec ses hauts et ses bas, profondément authentique.

Ma situation dans ce contexte artistique, peu accueillant, avait accentué mon isolement et m’avait permis, sans m’en rendre compte, de développer une certaine force intérieure, qui allait m’ouvrir, progressivement, l’univers fabuleux de l’esprit et de la pensée. C’est dans cet univers que j’ai pu trouver tout ce qui m’a permis  de continuer à peindre dans une sérénité absolue et de développer ma passion d’enseigner dans un souci réel d’échange, de partage et d’amitié.

Des années sont passées. Beaucoup de choses ont changé, ont muri : la peinture, les artistes, le public, les institutions et tout le reste. Avec le recul, je crois avoir fait beaucoup de chemin. La rétrospective de mon travail me donne l’occasion d’évaluer à sa juste valeur le chemin parcouru. J’en éprouve, aujourd’hui, un sentiment de satisfaction,  je ne le cache pas. N’est-ce pas légitime ? Mais je reste trop conscient de mes faiblesses pour me laisser griser par le succès d’une exposition aussi importante soit-elle. Trop conscient des difficultés qui m’attendent et du chemin qui reste à faire.  C’est cette conscience qui me donne une force inaltérable et une envie constante de continuer à peindre, tel que je l’ai toujours fait. Je refuse la facilité et je tourne le dos, non seulement, à tout succès éphémère, mais aussi aux certitudes et aux fausses vérités qui brisent l’élan créateur et affectent toute quête véritable d’absolu.

L’Histoire est un juge redoutable et infaillible. Celle de l’art au Maroc a encore besoin de temps pour se définir, pour affiner ses outils et pouvoir agir dans un souci de clarté, de justice et de vérité, au delà de  tout calcul et de toutes considérations hâtives et intéressées.

Une conviction profonde qui anime ma pensé et oriente mes actes. Je vous l’énonce à haute voie comme une réaction, comme une réponse, ma réponse au thème de notre rencontre de ce soir.

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