Si vous prenez la direction du Sud, en partant de Fès, vous serez séduit, tout au long de votre voyage, par la diversité des sites traversés.
Au fur et à mesure que vous vous éloignerez des étendues fertiles de la grande plaine du Saïss, vous constaterez que vous vous rapprochez d’une importante chaîne de montagnes. Des montagnes dont la forme étirée se profile à perte de vue, en se nuançant subtilement des tons violacés du lointain.
Vous longerez des plants d’oliviers éparpillés sur les flancs des monticules, et à votre droite, vous apercevrez le scintillement des constructions d’une agglomération qui domine superbement de vastes plantations à la végétation luxuriante.
     Il s’agit de la localité de « Bhalil ». Une localité mythique qui se plaît à se rappeler les réminiscences d’une supposée présence romaine en des temps révolus.
Attachée à une mémoire qui se dilue dans un passé indéterminé, la communauté arabophone qui s’y est enracinée, s’y est construit une identité singulière. Mi-rurale mi-citadine, et en parfaite communion avec le voisinage amazigh confiné dans la région montagnarde des environs, elle a su admirablement préserver une originalité qu’elle assume dignement.
Et voici la ville de Sefrou. Longtemps cantonnée dans le creux d’une vallée verdoyante,où les cerisiers sont toujours à l’honneur, cette cité radieuse a fini, urbanisation oblige, par déborder sur les hauteurs des alentours.
Son charme persistant, en dépit d’une expansion urbanistique chaotique, vous donnera l’envie de suspendre votre voyage, pour mieux apprécier la fraîcheur de son val envoûtant. Un espace à la végétation exubérante, avec ses platanes superbes, ses dédales ombragés et son cours d’eau indolent, dont le scintillement et le murmure apaisant vous procureront une douce sensation de relaxation et de bien-être.
Et comme on aime ici à le rappeler aux visiteurs séduits par le charme de ce site magnifique, cest ce cours deau nourricier qui traverse paisiblement la médina, qui s’était transformé en quelques instants en torrent dévastateur, lors dune crue mémorable qui avait tout emporté sur son passage.

Une fois délassé, vous pourrez reprendre votre voyage, sans vous soucier du tracé sinueux d’une route ascendante qui vous introduira, progressivement, dans un environnement en reliefs, tonifié par la brise embaumée des senteurs des grands airs . C’est le territoire des  » Aït Youssi« . Une tribu vaillante et fière qui a toujours compté dans l’histoire du pays.
Comment traverser ces contrées sans une pensée pour le saint des lieux  » Sidi Lhassan Lyoussi  » ? Érudit et homme de foi du XVIIe siècle, adulé dans toute la région, cet illustre savant fut le contemporain du Sultan Moulay Ismaël. Son mausolée, visible loin à la ronde, surplomb dignement les étendues des environs. Faisant l’objet d’une vénération perpétuée fidèlement par une filiation présumée, son souvenir est toujours sujet à une dévotion inaltérable.
    Roulez lentement ! La route est souvent déserte. Ne vous attendez pas à croiser grand monde sur votre chemin. Juste quelques véhicules roulant à petite vitesse, vu l’état de la chaussée que n’arrange pas l’irrégularité d’un tracé tortueux. Vous vous imprégnerez de l’atmosphère saine et paisible de ces contrées de solitude et de silence, qu’un doux vent d’Est caresse en faisant bruisser les buissons.
     Vous serez tenté, par moments, de vous arrêter pour vous détendre.  Ici, les chênes caducs au feuillage dense, laissent pousser leurs branches au ras du sol. Ils forment ainsi de petits bosquets d’un vert sombre, en s’éparpillant inégalement au gré  de l’irrégularité d’un sol tout en rocaille. L’ombre épaisse des chênaies qui s’étalent à perte de vue dans ces espaces reclus et paisibles, aura indéniablement  sur vous un effet attrayant.
La nature en ces lieux est encore à l’abri de l’action des hommes. Elle a pris des aspects qui résistent obstinément aux effets inexorables des intempéries. Rien ne peut altérer les apparences de ces paysages frustes, puissants et sans nuances. Les seuls signes qui indiquent que la vie ne peut pas y être totalement exclue, en dépit de l’infertilité de ces régions arides, c’est le gazouillis d’oiseaux frétillants qui sautillent de branche en branche, le bruissement d’insectes divers qui cesse dès qu’on s’approche,et au sol, entre les racines apparentes des arbres et les amas de pierres, le faufilement furtif de lézards alertes.
Il vous semblera, probablement, que ces lieux désolés et d’apparence déserts, soient totalement dénués  de tout signe de vie. Détrompez-vous ! Si vous avez la patience d’attendre, vous apercevrez, là-bas au loin, un cheptel de moutons et de chèvres qui se fond, naturellement, dans la couleur grise et ocre du sol. Un sol non arable, mais qui laisse pousser, ça et là, des touffes d’une herbe sauvage qui nourrit frugalement les troupeaux, sous le regard alerte d’un berger endurant.
      Vous verrez, peut-être, accroupis aubord de la route, des voyageurs solitaires ou en petits groupes, qui attendent le passage d’un moyen de transport qui tarde à venir. Observez-les bien ! N’ont-ils pas la même allure, les mêmes traits et la même expression que cette nature qui les entoure ? Ils appartiennent aux tribus “amazighs” de la région. Des tribus qui s’attachent encore à un mode de vie imprégné de valeurs séculaires,pour préserver une identité profondément enracinée dans le temps. Attachés à leur terre et à leur culture, ils en perpétuent la langue, les coutumes et toutes la grandeur des gens dignes et fiers de cet Atlas insondable.
En scrutant de votre regard ébloui les étendues montueuses qui se prolongent au loin, vous arriverez à déceler quelques habitations bâties en torchis. Leur allure, sans éclat, se dessine sobrement dans un tracé d’ombre à peine percevable. Ce panorama d’apparence désolée où tout semble se confondre, vous plongera dans une atmosphère de paix et de silence absolu qui vous paraîtra en attente et comme hors du temps. Un lieu ascétique de recueillement qui anesthésie la pensée, l’idéal pour l’oubli de soi et la méditation.

Continuez votre voyage ! Quand vous aurez dépassé la partie rocailleuse de votre parcours, vous rentrerez dans un espace au ciel immense. Une plaine parcellée de champs, apparemment destinés à la culture de céréales, s’étalera jusqu’au pied d’une superbe chaîne de montagnes qui s’étend sur toute l’étendue de l’horizon.
À un certain endroit, vous noterez le chatoiement d’une agglomération qui se détache surfond teinté d’un violet précieux. Un violet couleur saphir qui se dégrade en mille nuances. Des nuances qui virent au rose et qui n’apparaissent que dans de lointains brumeux, sous l’effet des éclaircies évanescentes du ciel.
À une bifurcation, un panneau de signalisation vous indiquera une direction à suivre. Non, ne la suivez-pas ! Ellen’est pas dans le sens de votre destination. C’est la direction de «Almis Guigou», connu pour son grand souk hebdomadaire. On y afflue de toute la région pour s’approvisionner pour la semaine et, éventuellement, pour régler différentes affaires.
Ne vous arrêtez que pour vous délasser tout près d’une source qui jaillit du flanc de la montagne. Elle mérite bien son nom en amazigh :  « Tighboula » ( ce qui veut dire, littéralement, les sources ). L’eau y est abondante, limpide et fraîche. Un bienfait indéniable de la nature, à un endroit propice, pour que les gens de passages puissent se rafraîchir et reprendre leur souffleavant de continuer leur chemin. C’est aussi un abreuvoir intarissable pour les troupeaux qui s’agglutinent tout autour pour se désaltérer.
Profitez de cette aubaine. Laissez refroidir la mécanique de votre voiture, car elle aura à affronter la difficulté d’un trajet péniblement ascendant, pour vous emmener vers les hauteurs.
Vous devez suivre une route étroite qui gravit sinueusement une montée abrupte. Surtout ne regardez pas du côté des ravins qui creusent profondément les versants raides de la montagne. Le moindre coup d’œil vers le bas vous donnerait le vertige et pourrait vous faire perdre le contrôle de votre véhicule, dans des virages serrés et particulièrement dangereux.

Encore quelques kilomètres en lacets, des tournants, des montées et descentes, un bout de forêt, du plat pendant un moment, puis subitement, un col entre deux montagnes à pic. Une barrière pourrait bien y trouver sa place pour le contrôle dupassage. C’est l’entrée obligée pour se rendre au  lieu de mon enfance.
Boulemane : un espace montagneux circonscrit aux fins fonds du Moyen Atlas. Une scène cernée par quatre hautes montagnes. L’une face à l’autre, s’élevant puissamment pour obturer l’horizonet touteouverture sur le lointain. Juste un ciel, mais quel ciel !On ne trouve nul part ailleurs pareil ! C’est ici où je suis né, le dimanche 24 octobre 1944, au lever du jour. La seconde guerre mondiale tirait à sa fin, mais les effets de ce drame universel continuaient à marquer profondément la vie des gens. Une période pénible où tout se mesurait au rythme d’une crise inexorable. Tout était ravitaillé. Et pour marquer ces durs moments et en perpétuer le souvenir, on les a désigné en termes allusifs : « les années du bon ». Une période singulière que l’illustre chansonnier marocain « Lhoucine Slaoui »,avait immortalisé dans des chansons satiriques d’une vervesans égal. Des chansons éternellesque nous écoutons et que nous écouterons toujours avec émotion et nostalgie.
     C’est en cestemps tendus, que je vins au monde. Ces temps où la famine sévissait, pendant qu’une épidémie ravageuse décimait tous ceux qui manquaient d’endurance. Je ne sais par quel miracle j’ai survécu. Je fus l’un des rares rescapés parmi tant de mon entourage qui avaient péri. Je crois bien que je porte indéfiniment la trace  de cette première enfance, où j’avais failli succomber à une fièvre terrible. Une fièvre qui m’avait terrassé pendant des jours, au point qu’à certains moments,  on croyait que c’était ma fin.
À chaque fois que le vague à l’âme me saisit, et à chaque fois que ma pensée remonte le fil du temps pour se diluer dans ce passé indéterminé, mon âme s’anéantit dans un inconscient sans repères, et mon esprit se perd dans l’inconsistance de souvenirs infinis, que seule une impulsion créatrice est susceptible d’éclairer.
Ces derniers temps, je reviens souvent sur les traces de mon passé. C’est un appel insistant qui me vient du fond de mon âme, comme une litanie mélancolique qui chante la nostalgie d’un vécu, en dévoilant subtilement ce que dissimule l’inconscient indécis.  Je reviens retrouver les traces  marquantes de mon enfance, que les épreuves et les bienfaits de tant d’années passées idéalisentimmensément. Cela pourrait, dans une certaine mesure, m’aider à donner une raison à ce qui anime ma quête perpétuelle d’absolu. Je reviens pour me ressourcer en faisant de mes repères inaltérables, un tremplin qui me projetterait vers un imaginaire fabuleux, pour que les  réminiscences deviennent présence, en défiant l’absence de ce qui a marqué toute mon existence.
Une sensation profonde d’un bonheur intense qui fait palpiter mon cœur d’émotion, et que je ressens face à mon œuvre artistique, à chaque fois que j’ai le sentiment qu’il s’agit de l’émanation d’un état de mon vécu. Ce vécu qui s’assimile au lieu où je suis né, où j’ai grandi, où ma passion précoce pour le dessin a trouvé son essor.

C’est une passion qui s’est épanoui quelque part dans mon Atlas natal, entre arbres et rochers, dans l’indifférence d’un milieu conformiste et à l’insu d’un esprit familial rigoureux et conservateur. Un esprit épris de principes religieuxet de valeurs vénérablesqui dédaignaient virilement tout ce qui risquait de me distraire et me détourner du bon chemin.
Et voilà que mon bon chemin, dans une vérité suprême et absolue, n’est rien d’autre que ce qu’il est advenu ; celui ouvert sur l’impondérable, celui d’une destinée faite de foi, d’espérance, d’art et d’exaltation.

Abdelkebir RABI’

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