Signe d’ombre (Conférence)

Aux personnes, ici rassemblées, votre présence me ravit et m’enchante vivement. Merci à vous tous d’être là.
Si vous êtes venus, c’est parce que la question artistique vous interpelle. Vous attendez de moi, je présume, faute de lui apporter une réponse, à ce que je la rende pertinente.
Parce que vous supposez, à tort ou à raison, que le regard d’un artiste n’est pas le votre, et qu’il dispose, semble-t-il, d’une connaissance tangible issue du fondement de son travail créateur qu’il est censé maîtriser.

Me voilà donc face à cette attente. Comment répondre ?
C’est une interrogation fortement investie d’inquiétude ; vous l’imaginez bien.

Faut-il vous rappeler, modestement, pour modérer quelque peu votre attente, atténuer mon inquiétude et justifier mon insuffisance, que je ne suis pas théoricien, encore moins conférencier.

Je suis essentiellement artiste-peintre. Mais il m’arrive de me mêler de l’écriture. Parce que je considère que réfléchir et écrire, cela permet d’interroger le processus de création dans sa substance même. L’interroger pour prendre un certain recul et l’élever au niveau de la pensée pour le rendre dicible.
Mais c’est aussi courir le risque de céder à la tentation stérilisante de l’intention ; cette intention qui s’énonce selon une logique préétablie, au détriment d’un élan impulsif et créateur, dont la nature primordiale est de défier et de déjouer toute idée préconçue.
D’où la faiblesse évidente de ce genre d’écriture et du discours, par rapport à la vérité de l’œuvre artistique, fut-il juste et approprié.

Je compte, évidement, sur votre complicité attentive et votre bienveillance, pour mieux cerner mes incertitudes et combler mes défaillances.

Mais ce qui me rassure plus que tout, c’est que l’acte de création, quelle que soit sa nature, quelle que soit sa portée, c’est comme le rêve, comme le fantasme : une affaire personnelle.

Oui, l’acte de création est une affaire personnelle. Je vous le dis promptement et sans nuances. Et plus encore que cela : si l’artiste en est réellement conscient, cela pourrait bien l’aider à faire de ses hésitations, de ses doutes et de ses faiblesses une puissance avérée.

Car s’il tient, avec détermination, à être authentique dans son action et dans ses propos, il permet forcément aux autres de l’être. Étant donné que la vérité ne peut réellement être, que si elle est réciproque et partagée.
Cela dit, et toute équivoque exclue, je vous invite à m’accompagner, sans parti pris, dans une approche de la question de l’ombre. Une question cruciale, pour laquelle j’ai retenu ce titre évocateur : ÉTAT D’OMBRE.

Soulever la question de l’ombre, c’est énoncer une problématique qui suscite une multitude d’interrogations. Une problématique qui participe de l’insaisissable, de l’occulte, de l’angoissant, mais qui peut, également, s’ouvrir à une réalité symbolique imprégnée de valeurs bienfaisantes et salutaires.
Elle concerne, en premier lieu, la faculté de percevoir puisque, c’est à travers elle que s’effectue l’aptitude à saisir et à évaluer tout ce qui constitue le visible : ce qui fonde sa réalité intrinsèque, mais aussi tout ce qui établit sa réalité affective.

Cela étant, quand il s’agit de traiter un sujet aussi délicat et aussi indéterminé que celui abordé dans ce propos, il faut se faire à un certain embrouillement et à une certaine perplexité, puisque tout ne peut être clair pour se prêter à une approche avérée et sans failles.

Il est question, en ce cas, d’une réalité énigmatique, lourde de sens et prête à toutes les interprétations. Une réalité qui détermine le fondement de notre vision, et qui contribue à la structuration de notre pensée, en lui ouvrant les espaces infinis et indéfinis de l’imaginaire.

C’est donc là un domaine d’investigation inépuisable, qui implique des compétences et des savoirs multiples, et qui ne cesse, depuis la nuit des temps, d’intriguer et d’interroger l’esprit et la conscience des hommes.

Conscient de la complexité de la question, de son rapport avec ce qui agite ma pensée et anime ma démarche artistique, j’avance à tâtons, dans les dédales obscurs de l’ombre où tant de passions et de présomptions germent en attendant une lumière.

Avec appréhension et prudence, je prends, à bras le corps, mon questionnement pour le transposer dans ce qui m’est le plus familier et le plus rassurant : mon expérience pratique.

Quand on est face à une œuvre d’art, habituellement, on ne se pose pas de questions sur le cheminement de son élaboration. On l’aborde comme une évidence, comme une finalité qui occulte totalement son commencement. Une sorte d’aboutissement dont on ne cherche pas à savoir, ni comment il vient, ni d’où il vient, ni pourquoi il est ainsi. Il n’y a que l’œuvre et rien que l’œuvre. C’est cela qui est retenu par le grand public, pas plus.

Pourtant si on arrivait, mentalement, à refaire le chemin que l’œuvre a emprunté pour aboutir à ce qu’elle est, on évaluerait mieux l’embarras de l’artiste dans la fièvre de son action, et on comprendrait vraiment, que cet état final qui est donné à voir, n’est, en réalité qu’une possibilité entre mille, et qu’il aurait pu être autrement.

En quelques mots : Quel sens donner à une réponse, si elle n’est pas motivée par une question préalablement posée ? Qu’elle est la justesse d’une solution qui ignore ce qu’elle a résolu ? Et qu’elle est la valeur d’une destination si elle n’est pas justifiée par les péripéties du voyage ? Réfléchissons !

Symboliquement, la lumière pure et totale a valeur d’absolu. Elle s’éclaire elle-même et ne concerne que ce que l’œil ne peut pas ou ne doit pas voir. Elle relève plus du spirituel, de l’intemporel que de la réalité sensible. Physiquement, sa perception directe, sans intermédiaires, est dommageable pour l’œil. Cela détruit douloureusement la vue, aboutissant, fatalement, à une sorte de regard sans regard. Et c’est par l’ombre que la lumière instaure et détermine, que la faculté de voir préserve son acuité vitale.

Depuis toujours, l’homme a été confronté, avec enchantement ou tourment, à la réalité incertaine et instable de l’ombre. Chargée de mystère, propice aux turbulences de l’âme, elle constitue un champ fertile pour le rêve et l’imaginaire.

Elle a été étudiée, interrogée, scrutée dans tous ses replis. Pour les uns, elle est assimilée aux ténèbres et chargée de connotations maléfiques, pour d’autres, elle est source de quiétude, de sérénité, d’abandon, éminemment favorable à la méditation et au recueillement. Sa dimension spirituelle, symbolique et esthétique, a été continuellement un facteur déterminant dans le caractère spécifique de toutes les cultures. Tantôt fascinante, tantôt troublante mais toujours présente, elle a marqué fortement de son empreinte les sensibilités et les esprits, sans jamais cesser d’être un principe fondamental d’inspiration et de création pour les arts du visible.
Suivre à la trace l’omniprésence de l’ombre dans la vie des hommes, c’est déceler sa constance dans leur existence; c’est révéler un aspect ambigu de leur être pour dévoiler les remous les plus profonds de leur âme. Et c’est, essentiellement, dans les arts visuels et de l’espace, que les effets de l’ombre s’affirment fortement et acquièrent une présence, particulièrement signifiante, mais toujours voilée de mystère.

Toute activité artistique productrice d’œuvres destinées à interroger le regard, une certaine qualité du regard qui engage les sens et implique la pensée, ne peut être féconde et réellement créatrice, que si elle maîtrise excellemment les effets captivants de l’ombre. Cela a été ainsi de tout temps, et dès les premiers graffitis tracés habilement sur la paroi de grottes obscures, dans ces époques ténébreuses et lointaines de la préhistoire. Cet art ancestral, éternellement enchanteur, n’évoque-t-il pas toujours, d’une certaine manière, une présence nébuleuse et refoulée d’un état particulier d’ombre ?

Si, par exemple, l’art de construire, pour un architecte, consiste à délimiter un espace, à structurer harmonieusement et efficacement un vide, c’est dans une manipulation ingénieuse des effets de l’ombre que son sens créatif et son talent doivent être mis à l’épreuve.

Quant au sculpteur, que serait-il sans sa virtuosité et son habilité à dompter les effets changeants et capricieux de l’ombre ? Ces effets qui, sans artifices, modèlent les formes, précisent les contours, dessinent les détails, fixent une présence en donnant à un matériau dense et indéterminé, une expression et un sens.
Et si nous interrogions l’ombre dans les scènes de théâtre et de spectacle ? N’est-elle pas, dans sa manipulation appropriée, un facteur décisif dans l’originalité de ce qui est donné à voir ?

Dès qu’il s’agit, pour des raisons spécifiques, de soustraire un espace aux lois de la réalité, celles qui régissent les lieux communs, on lui attribue souvent des qualités d’ombre. Ces lieux (lieux de culte, de plaisir, d’enfermement, lieux similaires, privés ou consacrés…), ces espaces circonscrits et opposés aux lieux courants de ladite réalité, se referment sur eux mêmes pour créer une ambiance d’une valeur particulière.

Ces espaces du dedans, dans leur opposition à ceux du dehors, d’où peuvent-ils tirer leur singularité sinon des possibilités infinies du rapport du clair et de l’obscur ?

Un autre champ de représentation.
Parler de la portée de l’ombre dans l’art photographique et cinématographique, c’est toucher à un domaine ou la valeur de l’ombre et de ses effets, se mesurent à la spécificité de cette technique singulière de production d’images. Faut-il souligner dans ce sens, l’importance des éclairages et la valeur de leurs effets. Des effets qui font de l’ombre une matrice féconde pour cet art aux procédés techniques élaborés, pour établir et structurer une concordance judicieuse entre ce qui s’éclaircit et ce qui est sombre.

Quant à l’effet « noir et blanc », quand il s’élève au niveau du grand art, où saisir son essence et son mystère, sinon au niveau de la qualité intrinsèque de ses zones d’ombre ?

J’arrive à la peinture, le pivot de ma réflexion. Sa raison primordiale, n’est-elle pas, fondamentalement, une trace d’ombre ?

Sans vouloir faire une histoire de l’ombre – ce n’est pas mon propos et je n’en ai pas la compétence – je pourrai, pour continuer, citer cette légende qui situe l’origine de la peinture en Occident, dans le geste d’une jeune fille grecque : celle-ci marqua le contour de l’ombre de son bien-aimé projetée sur un mur, au moment de son départ, pour immortaliser sa silhouette et défier son manque.

Les Egyptiens et bien avant les Grecs, auraient, semble-t-il, instauré la peinture à partir des effets d’ombre. Dans ces temps anciens, celle-ci fut d’abord tenue comme étant l’âme même, pour être considérée par la suite comme son double. Son tracé ne reproduisait pas directement le modèle mais représentait un effet d’ombre qui, dans sa fixité donnait un sens à l’absence pour conjurer la mort. Cet art de ces époques lointaines n’était-il pas, dans son principe même, essentiellement funèbre ?

Ce qui a toujours intrigué, face au style qui caractérise l’art égyptien, ce sont les conventions qui définissent la représentation des personnages : les visages et les pieds sont toujours de profil, alors que les épaules sont représentées de face.
Une supposition entre autres : la représentation persistante des profils aussi précise que subtile, ne s’appuie-t-elle pas, préalablement, sur un tracé d’ombre ?
Dans toute la peinture égyptienne, aussi prolifique soit-elle, il n’y aurait qu’un seul exemple à ce jour qui défie la règle, celui de deux musiciennes représentées de face.

Qui n’a pas été fasciné par l’intensité mystérieuse de l’œuvre magistrale des grands maîtres classiques du clair-obscur ? Qui n’a pas été saisi par l’étonnante vigueur de l’œuvre du Caravage, ou par le caractère prodigieux de celle de Rembrandt ?
Cet art, à couper le souffle, est assurément, un éloge éclatant et une célébration solennelle de l’ombre et de ses mystères. Il demeurera, tout le temps, une référence majeure dans l’histoire de l’art, et restera encore, au faîte de la production artistique universelle.

En passant au romantisme, peut-on occulter la place de l’ombre et l’attirance des énigmes qui l’entourent ? Ce nouveau regard, dans une approche innovante, avait renouvelé les formes d’expression et de pensée en rejetant les règles dominantes héritées d’un académisme astreignant ? Il suffit de penser à l’œuvre dramatique de Goya, à celle poétique et subtile de Corot, ou aux lavis envoûtants de Victor Hugo, pour admettre que c’est en interrogeant les mystères de l’ombre, que l’imaginaire s’était ouvert, pleinement, à une pensée créatrice fertile, pour que l’art de peindre ait pu se libérer des carcans d’un maniériste pompeux et contraignants.

Eugène Delacroix, de son côté et dans sa fougue romantique, avait bien bouleversé l’état de l’ombre, en lui faisant subir la loi des contrastes complémentaires. Une brèche ouverte dans l’opacité du sombre, pour que la couleur vienne y déposer son éclat : c’était l’avènement de l’impressionnisme.

Si l’un des éléments essentiels de l’art de peindre fut, pendant longtemps, le clair-obscur, l’une des caractéristiques de la révolution impressionniste fut, sans conteste, d’avoir éclaircit la palette des peintres, allant jusqu’à bannir le noir du registre chromatique.

C’est donc, en manipulant les effets d’ombre et en altérant les formes, que cette nouvelle vision troubla la logique qui avait prévalu tout au long de la longue histoire de l’art. Tout ce qui donnait consistance et structuration à l’espace, se trouvait altéré, pour privilégier et faire chanter les effets changeants des vibrations de la lumière. C’est cela qui avait fait l’originalité de ce courant novateur, mais du même coup, l’avait affaiblit.

Cet art, quoique innovant et audacieux, avait suscité des réactions vigoureuses qui allaient ouvrir des horizons insoupçonnées à la peinture. De grands talents – Manet, Degas, Cézanne, Gauguin, Van Gogh et d’autres encore – n’avaient pas cédé à la mouvance. Ils avaient résisté en sauvegardant la magnificence des effets sombres, et rendu au dessin toute la vigueur qui assure sa puissance. Ce fut le cas des expressionnistes et des autres émules, dont les cubistes qui furent, incontestablement, des initiateurs ardents et opiniâtres.

Les conséquences des innovations établies par le cubisme avaient ouvert des voies insoupçonnées et allaient permettre l’émergence d’un art inédit et résolument moderne.

Des prémisses du surréalisme à l’art informel et sous des aspects insoupçonnés, le tourment de l’ombre a hanté vivement l’esprit de générations successives. Des individualités talentueuses, dont Malevitch, Giacometti, Kline, Motherwell, Hartung, Soulages, Serra et, plus récemment, Longo, Wool ou encore Yan Pei-Ming, tous ces artistes et bien d’autres, fascinées par le sombre et ses multiples aspects, n’ont-ils pas acculé l’ombre dans ses extrêmes ? N’ont-ils pas fait du noir une couleur par excellence – l’outre-noir, a-t-on dit – pour que l’obscur s’ouvre, autrement, au regard ? Une exaltation de la puissance du sombre et une magnificence lucide de son grand mystère.

Quittant les sentiers battus, des démarches déconcertantes celles précoces et déterminantes de Marcel Duchamp, ou plus tard celles d’Andy Warhol ou Joseph Beuys, pour ne citer que ceux là – ont poussé l’ombre jusqu’à ses derniers retranchements, pour lui donner une consistante et un esprit inédit.

Les tourments de l’ombre ne sauraient se limiter aux seules turbulences qui ont prévalu en occident, et dont l’impact et l’ampleur sont universellement approuvés.

Que dire, par exemple, de l’art pictural d’Extrême-Orient ? Quel art mieux approprié pour donner à l’ombre cette qualité plastique merveilleuse qui élève l’esprit et stimule les sens, que celui des effets magiques de l’encre noire ? Une encre qui dit bien son nom : l’encre de Chine ; et qui s’étale superbement sur ces fonds de papier dont la matité feutrée fait chanter subtilement le vide.

Dans son fameux livre Eloge de l’ombre, l’écrivain japonais Junichirô Tanizaki nous livre, avec une aisance remarquable, ses réflexions judicieuses sur sa conception du beau. Dans un style désinvolte et précis, il parle de l’ombre comme étant un élément déterminant dans la culture extrême-orientale. Écoutons-le : «… nous autres, Orientaux, … nous n’éprouvons, par conséquent, nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre.» et plus loin, il ajoute : « Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre.

Voilà donc la question de l’ombre. Mon propos, loin d’y répondre, ne peut que l’ouvrir d’avantage en l’étendant à d’autres questionnements constamment renouvelés. Mais la poser, c’est être à l’affût d’une certaine lumière, l’autre lumière. C’est répondre à un idéal qui nous interpelle pour nous élever à un état sublime et salutaire. Car notre existence ne nous donne-elle pas le sentiment profond de s’absorber, fondamentalement, dans une union mystique avec l’état transcendant ombre-lumière dans son rapport absolu à l’univers ?

Et aujourd’hui, et pour finir, les innovations ingénieuses récentes, par lesquelles l’énergie électrique et le laser illuminent des champs de vision, précieusement circonscrits, ou superbement étendus, ne vont-elles pas, d’une manière insoupçonnée, révéler une réalité nouvelle ? Une réalité qui tendrait à modifier notre perception du temps et de l’espace, en bouleversant les repères et instaurant un autre état d’être où l’ombre risquerait d’oublier son sens.

Je termine en évoquant la réaction d’un ami qui, alors que je lui énonçais ma question d’ombre, me cita une pièce de théâtre dont je n’ai retenu que le titre : L’homme qui a perdu son ombre.
Prenez garde : ne perdez pas votre ombre.

Rabat, 21 mai 2016

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