Un Passé re-composé (pour Ghany)

Le temps serait inexorablement redoutable, si la mémoire n’avait pas cette capacité merveilleuse de pouvoir lui résister, en préservant dans ses replis ce qui détermine le passé. La résurgence de ce passé est essentielle pour le présent, pour l’éclairer, évidemment, mais aussi pour nous permettre de nous repérer face à notre destinée. Oui cher Ghany, notre première rencontre – te souviens-tu ? -, il y a de cela une éternité, fut pour moi l’un de ces repères qui me permettent de me retrouver, dans le fouillis embrouillé de mes souvenirs. Me retrouver et me rappeler, pour pouvoir donner un sens aux années qui passent, pour vieillir sereinement, et pour que le présent en soit marqué en aspirant à des lendemains meilleurs. C’était à Rabat, te rappelles-tu ? Tu exposais tes œuvres au Centre Culturel Allemand, et au même moment, j’exposais les miennes dans la galerie de l’hôtel de la Tour Hassan. On ne se connaissait pas. On s’était rencontré, fortuitement ; mais cela ne nous avait pas empêché d’échanger quelques propos, en rapport avec nos préoccupations du moment. On s’était séparé sans envisager de nous revoir, en dépit d’un petit élan de sympathie réciproque, qui aurait pu, facilement, nous rapprocher. Bien longtemps après, sans qu’on s’y attendait, nos routes se croisèrent à nouveau, et à notre insu. Cette fois-ci, c’était à Casablanca où je m’étais installé pour de bon, après avoir quitté Fès avec regret ; cette ville envoûtante où il faisait bon vivre. Je faisais un grand effort pour m’intégrer dans le contexte casablancais, qui me semblait terriblement hostile à tout point de vue. J’étais désemparé, avec comme seules ressources, mon modeste salaire d’enseignant, et comme unique réconfort, une détermination inébranlable. Mon expérience était suffisamment affermie par mes fréquents séjours parisiens, pour me donner, d’une certaine manière, l’illusion de pouvoir me frayer un chemin dans la scène artistique nationale. Un chemin qui m’éloignerait, éventuellement, d’une solitude éprouvante. Nos retrouvailles avaient eu lieu un bon matin, dans le hall de l’hôtel « Casablanca ». C’était pendant cette exposition qu’avaient organisée « l’Association Marocaine des Arts Plastiques », à l’occasion d’une vente aux enchères. Je m’en rappelle bien. Pour moi c’était une belle occasion qui allait me permettre de me rapprocher, de ceux qui étaient supposés comme étant une élite, avec cet espoir bien fondé, de sortir enfin de mon isolement, qui commençait sérieusement à m’accabler. Je me souviendrai toujours de l’air hautain de ces artistes, dont je tairai naturellement le nom, par respect pour ceux qui ne sont plus parmi nous. Ils tenaient le haut du pavé à l’époque, et s’enorgueillissaient en se comportant, avec tous ceux qui n’étaient pas de leur bord, avec un grand dédain. Je m’étais mis, discrètement, à l’écart pour mieux scruter le comportement burlesque de ces honorables personnages. La plupart d’entre eux étaient, comme par hasard, de grande taille ; une stature qui ne manquait pas de leur assurer une certaine présence, qui allait avec une posture qu’ils savaient bien soigner. Ils se pavanaient dans une suffisance insolente, entourés de collectionneurs bien repus et d’amateurs, plus crédules les uns que les autres. J’avais compris à ce moment là, que ce milieu n’était pas aussi affable comme je le présumais, et qu’il était hermétique à tout artiste qui débarquait, inopinément, en venant d’ailleurs. Quelle belle leçon pour que je me rende compte, que je ne devais plus compter que sur mon assiduité, ma ténacité et mon endurance ! J’avais quitté l’espace de l’exposition, déçu, déprimé, la gorge nouée d’amertume et de grand dépit. C’était à ce moment, précisément, que tu surgis, je ne sais d’où. Sur le coup je ne t’avais pas reconnu quand tu m’avais interpellé, avec cet air serein et amical que je n’oublierai jamais. Tu ne pouvais pas imaginer à quel point ta présence en ce lieu et en ce moment précis, me fut salvatrice, tellement j’étais abattu et dans un état de grande détresse. Tu m’avais invité, spontanément, à rejoindre ton groupe de peintres, au sein de « l’Association des Plasticiens Marocains ». Il s’agissait de jeunes artistes enthousiastes et passionnés, qui tenaient tête, dignement, aux ténors de la scène artistique nationale. À chaque événement d’audience importante, et d’où ils étaient exclus, ils réagissaient virulemment par des expositions de groupe, pour revendiquer manifestement, une reconnaissance qu’ils considéraient comme leur droit. Il y avait Habbouli avec sa belle barbe d’ermite, Oubelhaj pétillant d’énergie avec ses répliques d’intellectuel, le regretté Abdeslem Guessous l’ainé du groupe, que son calme de sage prédisposait à en être le chef. Et aussi Bouragba qui paraissait subtilement comme un érudit mystique, le rayonnant Benjelloun, charmeur et semant l’allégresse partout où il passait, Moutassadek, que je n’avais jamais revu depuis, avec son air de bon enfant et sa petite moustache. Il y avait aussi Mellakh, raffiné comme un prince, avec sa barbe et sa chevelure couleur d’argent. Et puis, comme dirait Jacques Brel, il y avait moi, « moi, qui était le plus fier, moi qui me prenais pour moi ». Dans cette ambiance bienveillante où on pensait vraiment, que chacun de nous avait quelque chose à dire, tu étais sans contexte, et sans chercher à le paraître, le cerveau régulateur de toutes les actions du groupe. Avec ton allure frêle et ta physionomie de star du rock, tu veillais au petit grain à la bonne organisation de toute les actions entreprises, en mettant toujours en avant, la respectueuse stature de notre regretté Abdeslem Guessous. Je me souviendrai toujours de ma participation à l’une des expositions de ce groupe mémorable, dans ce lieu magnifique que je revoie toujours avec plaisir et nostalgie. Un lieu à l’emplacement unique, qui est resté pendant des lustres dans un piètre état, jusqu’à ce qu’on prenne à une date récente, la décision de le réhabiliter pour assurer son prestige. Je veux parler, tu l’as deviné, du passage souterrain de la place des Nations-Unis, communément appelé « الكرة الأرضية ». Oui , « الكرة الأرضية ». Tu étais parti, m’avait-t-on-dit, au bout du monde. J’avais pourtant retrouvé ta trace, dans le Sud de la France. C’était à Valence – te souviens-tu ? -, quand il y avait cette exposition qui s’était tenue en marge de la grande manifestation organisée à Grenoble, en hommage aux artistes marocains, à l’initiative du critique d’art et ami du Maroc, Pierre Gaudibert. Et puis, après qu’on s’était perdu de vue, je te croisais par hasard, dans mon quartier, en compagnie de notre ami Saad Hassani. Je ne sais plus pour quelle raison, notre entrevue fut interrompue sans qu’elle ait un lendemain. Une dernière rencontre fortuite nous avait réunis pendant un cours moment à Marrakech, dans des circonstances funèbres, c’était à l’occasion du décès de Farid Belkahia. Et dernièrement, lors d’une conférence que j’avais donnée ici-même à Dar Al Kitab, pour saluer avec un doux émoi, le quartier enchanteur des « Habous », on m’avait dit que tu étais passé par là, et que je t’avais raté de très peu. Ah ! Comme j’aurais aimé que tu sois présent quand je me remémorais publiquement, les péripéties de ma première visite en ce lieu mythique des « Habous ». J’avais raconté ce vécu merveilleux, en évoquant les circonstances plaisantes, qui allaient déterminer, fatalement, le fondement de tout mon devenir artistique. Et voilà que je te retrouve ce soir. Non ! Cette fois-ci, tu ne repartiras pas sans que je te dise en termes clairs, que : « Le temps serait inéxorablement redoutable, si la mémoire n’avait pas cette capacité merveilleuse, de pouvoir lui résister en préservant dans ses replis, ce qui determine le passé. » Ce soir, cher ami, je te rends cet hommage sincère, et à travers toi, je le rends à tous ceux qui avaient vécu pleinement, les passions de cette belle époque, il y a de cela plus de quarante ans.

Casablanca, jeudi 23 mars, 2017

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