– Maurice ARAMA
Une exigence picturale en constante métamorphose

La nuit, le jour. Le noir, le blanc. Qui méconnaît les vibrations, les fondamentaux secrets et les agitations dont ces dualités s’enveloppent ? Et tous les glissements qui escortent la marche du sombre vers le clair, les gradations que traque l’artiste et qui agencent l’éternité de l’oeuvre et la rend intelligible.
Abdelkebir Rabi’ ne se dérobe devant aucun combat. Voilà des années que l’enfant de Boulemane a délaissé les subtilités du crayon pour engager d’autres affrontements. Sa plume et son crayon ont musardé en quête d’une poésie pure, celle où tout artiste rêve d’installer sa bulle. De la mine graphite, de sa fermeté ou de sa nonchalance, il a extirpé les obnubilations des arbres et sondé les résiliences de la roche. Il a taraudé le flou de la mémoire et fouillé le règne de la nature. Puis, par étapes, il a régénéré les lignes et les accents qui installent, depuis, une nouvelle plénitude de son art. C’est un combat incessant pour qui entend soumettre le noir et le blanc aux impératifs de la vie et aux carcans qui l’enserre.
Rabi’ se souvient des aventures nées de la simple observation de taches d’encre sur son buvard d’écolier. Des taches informes, indistinctes, abandonnées par inadvertance et qui dans un pêle-mêle confus allumaient son imagination d’enfant. L’encre sur ces buvards guidait vers des confidences, des délires et même des impudeurs.
Nombre d’histoires fantastiques sont nées de petits riens. Le grand poète chinois de la dynastie des Tang, Li Po (701-762), voyait dans ces taches, le ciel et les firmaments. Des cosmologies, des mythologies et des tableaux où se résume la condition humaine. Les mystères de la connaissance sont parfois nés de ces rencontres impromptues.
Léonard de Vinci, devant les murs décrépis, inventait des mises en scène et des personnages ; Victor Hugo fouillait les éclaboussures que la plume déposait devant lui et, dans l’insignifiance des vétilles, retrouvait des vaisseaux sur lesquels son imagination voguait.
Ces imbrications nées du hasard ont interpellé nombre d’artistes proches de nous. L’art de Michaux, de Soulages, d’Yves Klein, de Tàpies, d’Alechinsky, de Rothko, de Pollock et des artistes liés à l’Action Painting ne quitte jamais le monde où l’irréel, trituré avec ardeur, réinventé à l’infini, propulse dans l’espace les méandres de toutes les émotions.
L’art de Rabi’ est fécond. L’exubérance de sa gestuelle, même dans ses redondances, pâture dans des terres dont il chérit la mémoire. L’écriture amazigh, la cantillation soufie accompagnent le pinceau qui affronte chaque toile comme un nouveau territoire à conquérir. De ces étranges dialogues, de ces tête-à-tête baroques surgissent des circonvolutions et des labyrinthes, des oscillations telluriques aux sonorités étranges. On ne s’engage pas dans l’oeuvre de Rabi sans frissons. Il faut partager sa fébrilité, son nomadisme comme ses alchimies.
La main de Rabi’ exécute une danse. Elle imprime sur les surfaces amples des temps d’exultation. Des jeux amples, taches et traces que porte la secrète jubilation de la mémoire ; des cris ou des murmures que l’artiste entend et que son talent consacre. Sa peinture vit de ses élans propres. Elle se transmue en portrait de l’artiste lui-même quand, sur la toile, se projettent ses humeurs et ses états d’âme. Un mélange de grâce et de violence, une communion étroite et une invite à la rencontre des vertus d’un art poétique qui ouvre sur un jardin et le monde des prodiges.
Ses noirs sont prodigieux. Ils ouvrent des harmonies à la contemplation. Ils portent des codes sociaux et participent aux débats incessants qui disent la vérité dans l’art. Car ses noirs font de la résistance. Ils sont la résistance même, comme le furent les premières abstractions d’un Malevitch qui, dans son simple carré, toucha à l’absolu de la peinture.
Les noirs de Rabi’ ont des épaisseurs ou des fluidités. Ils sont mats ou révèrent la lumière; ils accueillent des stries ou des incisions, car le monde n’est jamais uniforme. Et parce qu’il est en métamorphose constante, Rabi’ pousse les exigences de l’aventure picturale à l’extrémité. Des toiles aux constructions jamais figées, ouvertes comme des architectures imaginaires où signes et traits n’enferment jamais la signification du tableau qui reste comme une fenêtre ouverte à travers laquelle se regarde le monde.
Léonard de Vinci, devant les murs décrépis, inventait des mises en scène et des personnages ; Victor Hugo fouillait les éclaboussures que la plume déposait devant lui et, dans l’insignifiance des vétilles, retrouvait des vaisseaux sur lesquels son imagination voguait.
Ces imbrications nées du hasard ont interpellé nombre d’artistes proches de nous. L’art de Michaux, de Soulages, d’Yves Klein, de Tàpies, d’Alechinsky, de Rothko, de Pollock et des artistes liés à l’Action Painting ne quitte jamais le monde où l’irréel, trituré avec ardeur, réinventé à l’infini, propulse dans l’espace les méandres de toutes les émotions.

Maurice Arama

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